Maximilien Rubel un itinéraire de révolutionnaire (1905 – 1996)

Publi? le 15 mars 2013 dans Gauche Communiste historique


 

La publication d’un article critique dans ce numéro sur les positions exprimées par Maximilien Rubel dans un document intitulé « Marx, théoricien de l’anarchisme » nous offre la possibilité de retracer son itinéraire militant. Nous ne partageons bien évidemment pas toutes les idées de Rubel dans sa vision iconoclaste du marxisme mais nous sommes heureux que toutes les idées, au sein de la gauche communiste, s’expriment librement dans les colonnes de cette revue. Le texte de Rubel critiqué par Emilio, fait partie du recueil "Marx, critique du marxisme" (éditions Payot) où Engels est présenté comme étant le père l’idéologie marxiste. Cette critique n’enlève rien aux mérites du Rubel traducteur des oeuvres de Marx dans les Editions de la Pléiade. Bien avant l’effondrement du Bloc de l’Est, il dut à cet égard affronter la vindicte des staliniens (P."C".F.) et de leurs Editions Sociales. Nous saluons son travail de remise à jour du marxisme.

Nous avons utilisé dans cette notice historique pour une grande partie les recherches parues dans Repères chronologiques sur l’histoire du Groupe révolutionnaire prolétarien (GRP) et de l’Union communiste internationaliste (UCI), 1941-1947, sans lesquelles cette introduction serait largement incomplète.

D’origine de Bessarabie sous domination austro-hongroise au début du siècle, Rubel fait des études de droit et de philosophie à Vienne où il semble fortement marqué par l’enseignement de l’austro marxiste Max Adler. Puis, il émigre en France en 1931 pour poursuivre ses études à la Sorbonne tout en occupant un emploi de secrétaire aux cours privés Pigier. Il participe alors au cercle d’études animé par René Fouéré (1905-1990) [1] où l’on discute de la pensée libertaire de Krisnamurti [2] et de questions politiques comme des problèmes de la guerre et de la révolution en Espagne, par exemple.

Début 1942, il fonde avec Pavel et Clara Thalmann, Roger Bossière (qui provient de l’anarchisme) et Jean Justus le Groupe Révolutionnaire Prolétarien (GRP) qui est encore empreint de nombreuses positions qui sont éloignées de la Gauche communiste. Mais, dans le premier Bulletin du groupe révolutionnaire prolétarien, ronéotypé (quatre numéros paraîtront). Rubel écrit un éloge de l’ultragauche à travers un commentaire enthousiaste de l’oeuvre de Ciliga. Dans le numéro 2 apparaissent des positions politiques qui font du GRP un groupe se rapprochant clairement à la Gauche communiste avec les articles sur :

- « La guerre » (il est dit que le prolétariat doit prendre l’initiative de la lutte) « contre tous les gouvernements  » et de la « fraternisation de toutes les nations  ») ;

- « La guerre impérialiste et le mouvement révolutionnaire  » (la guerre en cours est caractérisée de guerre impérialiste ; il prône le défaitisme révolutionnaire ; acteur de la révolution en Russie, le prolétariat a été dépossédé du processus révolutionnaire ; l’URSS n’est pas un « Etat ouvrier dégénéré  » mais « une forme intermédiaire entre le socialisme et le capitalisme  » évoluant « vers le capitalisme  ». Et enfin, il est souligné que «  la défaite de la classe ouvrière dans la deuxième guerre impérialiste, la défaite de la révolution espagnole et la décadence de la révolution russe remettent à l’ordre du jour le problème d’une nouvelle orientation du mouvement révolutionnaire  » ce qui n’est pas une mince affaire. L’histoire a montré que la seule voie de l’émancipation du prolétariat est l’action directe et autonome. L’article défend aussi le pouvoir international des conseils ouvriers).

Fin 1942, le GRP noue des contacts avec différents groupes trotskistes et internationalistes tels que les Revolutionären Kommunisten Deutschlands (RKD) [3] et la Fraction italienne de la gauche communiste repliée à Marseille, contacts qui se concrétisent certainement au cours de l’année 1943. En juillet 1943 le GRP publie un manifeste « Aux travailleurs, aux exploités, aux révolutionnaires. » Le texte appelle à la fraternisation avec les travailleurs allemands en uniforme, à la lutte contre le STO (service du travail obligatoire en Allemagne), au soutien des luttes économiques des ouvriers, à la formation de « groupes révolutionnaires d’usine  » et à la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire en vue de l’édification d’une «  république internationale des conseils ouvriers. »

En septembre 1943, un désaccord intervient entre les RKD et le GRP sur la nature du mouvement gréviste en Italie et la chute du pouvoir fasciste. A cette époque des discussions intenses ont lieu avec la Fraction italienne de la Gauche communiste repliée à Marseille. Pour les RKD, c’est l’offensive du prolétariat qui a provoqué la chute du pouvoir fasciste et contraint les Anglo-américains à intervenir pour briser le processus révolutionnaire en cours. Pour le GRP [4], la défaite du fascisme est militaire et il n’y a pas de processus révolutionnaire (même en gestation) en Italie, mais un mouvement social rendu possible par le débarquement allié. En conclusion l’analyse du GRP, a posteriori, se trouve confirmée et elle est plus juste. Elle est rapportée par les RKD : « L’impuissance beaucoup plus profonde du mouvement ouvrier dans cette 2ème guerre, en comparaison avec la première, est un fait patent . », « La classe ouvrière est sous l’influence de la bourgeoisie. »

En avril 1944, le GRP prend le nom de l’UCI (Union des communistes Internationalistes) ce qui marque encore un rapprochement plus net avec l’ensemble des courants de la gauche communiste. L’UCI poursuit la publication du Réveil prolétarien et édite une revue théorique ronéotypée, la Flamme (cinq ou six exemplaires), ainsi qu’un Bulletin de l’UCI (au moins quatre numéros signalés dans la presse des RKD). A cette époque les RKD critiquent l’UCI comme étant un groupe luxembourgiste. On peut reconnaître, là, la patte de Rubel dans l’UCI.

Une place spéciale doit être faite à l’article « Signification historique de la barbarie stalinienne  », texte de Maximilien Rubel publié sans signature dans le numéro 5 de La Flamme, (novembre 1945), repris dans le numéro 25 de la revue Agone (2001). Il est important à plus d’un titre, d’abord parce qu’il fait une critique de la Russie soviétique et se démarque clairement du trotskisme mais aussi parce qu’on y trouve en germe les principales clés de la lecture rubélienne de l’œuvre de Marx, notamment la distinction Marx-marxisme.

Durant l’été 1945, Rubel quitte l’UCI qui disparaîtra en 1946. C’est à cette époque qu’il rentre au CNRS et entame un vaste travail de réinterprétation « historico-critique » de l’oeuvre marxienne et de démystification du « marxisme ». Il collabore occasionnellement à Masses et Socialisme et Liberté, animés par René Lefeuvre.

Il faut rendre un hommage à Maximilieu Rubel pour son travail inlassable et scientifique de démystification et de dépoussiérage du marxisme même s’il s’est parfois largement trompé sur la pensée de Marx. Nous le défendons contre l’abjection incroyable des staliniens et leurs suiveurs aux petits pieds qui le calomnient en parlant de lui comme d’un idéologue d’Etat, ce qui, émanant du pire Etat totalitaire, est franchement se moquer du monde ! Il a souvent été traité de « marxologue » dans les milieux de la Gauche communiste ce qui peut se concevoir mais Rubel nous appartient par les idées révolutionnaires qu’il a toujours défendues durant toute sa vie, même si nous sommes aussi de ses critiques. Car, nous n’avons aucune idolâtrie pour aucun révolutionnaire même pas pour Marx.

Il a animé ensuite "Etudes de marxologie" de 1959 à 1994 et il a participé à la revue « Les Cahiers du Socialisme de conseils ».

Voilà ce que dit Ngo Van sur cette période de la vie de Rubel [5] : « Avec Maxime, à partir de 1958, notre groupe d’étude et de réflexion – plus tard devenu Groupe communiste de conseils – collabore étroitement à ICO (Informations et Correspondance ouvrières) qui anime le « Regroupement inter-entreprises ». Cette nouvelle formation tend à « réunir des travailleurs qui n’ont plus confiance dans les organisations traditionnelles de la classe ouvrière, partis ou syndicats » devenues « des éléments de stabilisation et de conservation du régime d’exploitation », de chercher à créer des liaisons effectives directes entre les travailleurs, de nous informer mutuellement de ce qui se passe sur les lieux de travail, de dénoncer les manœuvres syndicales, de discuter de nos revendications, de nous apporter une aide réciproque. »

Sur le plan humain aussi Rubel mérite tout notre respect ; il a fait travailler des révolutionnaires qui étaient dans des situations précaires, ce qui fut le cas pour Jean Malaquais par exemple. Dans le projet de la Pléiade, Rubel était le seul à être payé ; il payait ses collaborateurs (Suzanne Voute du PCI ou Louis Evrard anciennement d’Internationalisme) en partageant sa propre et unique solde.

Sa proximité humaine avec Marc Chirik était bien connue, il l’a hébergé quelques temps en 1968-69 à son retour du Venezuela (ils étaient tous deux natifs de Bessarabie. Mais ce dernier ne se privait pas de se moquer du « marxologue » !

Nous faisons uniquement une courte référence, ici, car ce n’est pas le lieu, aux polémiques engagées par le sociologue Lucien Goldmann contre Rubel et sa relecture néokantienne de Marx ou à l’accueil très hostile de ses travaux par le milieu universitaire – où les staliniens étaient très influents, dans les années 60-70.

Olivier

 

Bibliographie indicative pour ceux qui souhaitent aller plus loin

- Michel Olivier, La Gauche communiste de France. Contribution à une histoire du mouvement révolutionnaire, publications du CCI, 2000.

- Pierre Lanneret (alias Camille), Biographie suivi de Les Internationalistes du « troisième camp » en France pendant la Seconde Guerre mondiale par Ernest Rayner (Pierre Lanneret). La Bussière, Editions Acratie, 1995.

- Jean Rabaut, Tout est possible ! Les « gauchistes » français de 1929 à 1944, Paris, Denoël/Gonthier, 1974, 416 p.

- Pavel et Clara Thalmann Combat pour la liberté, La digitale, 1997.

- Georg Scheuer, Seuls les fous n’ont pas peur - Scènes de la guerre de trente ans (1915-1945), Syllepse, 2002.

 

Publié dans Controverses n°4, Novembre 2010.

 


[1De plus en plus ce cercle deviendra spiritualiste en suivant l’évolution de la pensée de Krisnamurti. Il fonde en 1962 le Groupe d’Etude des Phénomène Aériens (GEPA), association privée d’étude des ovnis, composé de scientifiques et militaires. En 1977 le GEPA met fin à ses activités avec la création du groupe officiel d’étude des ovnis du CNES : le GEPAN.

[2Jiddu Krishnamurti (1895 - 1986) d’origine indienne. Sa pensée était fondée sur la conviction qu’un changement fondamental dans la société ne pouvait émerger que d’un bouleversement radical dans l’individu, puisque la société est le produit des actions réciproques de ses membres. Un tel changement devait passer par une sorte de mutation.

[3Cf. livre de Georg Scheuer membre des RKD, cité dans la bibliographie.

[4Il semble que 16 numéros du Réveil prolétarien, organe du GRP soient publiés entre 1943 et 1945.

[5Dans Avec Maximilien Rubel… Combats pour Marx 1954–1996 : une amitié, une lutte (Ngo Van)


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