Présentation de l’ouvrage : Boukharine - Ossinski - Radek - Smirnov, La revue KOMMUNIST - Moscou 1918

Publi? le 21 janvier 2012 dans Gauche Communiste historique


La revue "Kommunist" 1918

 

C’est avec grande satisfaction que nous mettons à disposition de nos lecteurs un extrait et une brève présentation d’un ouvrage qui publie les analyses et critiques développées par la première expression de la Gauche Communiste internationale en réaction à l’involution du processus révolutionnaire en Russie. Ici, pas d’entreprise de dénigrement a postériori car la politique du parti bolchevik est soumise à une critique radicale par ses artisans les plus décidés dès les premiers mois de la révolution. Ce livre auquel nos collaborateurs ont largement contribué est sorti de presse en décembre 2011 aux éditions Smolny.

C’est entre avril et juin 1918 que paraîtront à Moscou les quatre numéro de la revue KOMMUNIST. Elle contient les analyses et critiques élaborées par la première fraction de gauche apparue au sein du parti bolchevik après la prise du pouvoir en octobre 1917. Elle s’est cristallisée en janvier 1918 en opposition à la politique de Lénine prônant une paix séparée avec l’Allemagne (un traité sera signé à Brest-Litovsk le 3 mars 1918).

Cette fraction animée par Boukharine, Ossinski, Radek et Smirnov rejette la politique de ’compromission’ prônée par Lénine car, pensait-elle, signer une paix séparée avec l’Allemagne irait à l’encontre du développement de la révolution dans d’autres pays puisqu’elle permettra au militarisme des puissances centrales de se concentrer sur le front occidental et d’y étouffer plus aisément les mouvements révolutionnaires. C’est pourquoi Boukharine accusera Lénine de ’haute trahison contre la révolution’. Cette crainte était d’autant plus justifiée que, dans l’article deux du traité de paix, les bolcheviks s’engageaient à ne plus mener de propagande révolutionnaire au sein des puissances centrales, c’est-à-dire rien de moins que s’interdire d’étendre la révolution ! Apprenant la teneur des concessions qui seront faites dans ce traité ainsi que les velléités de Lénine d’accepter l’aide de l’impérialisme anglais et français, Boukharine s’écriera : "Vous faites du parti un tas de fumier" !

Il est à noter que, malgré les sévères critiques et accusations portées à l’encontre des orientations défendues par les cercles dirigeants du parti bolchevik, cette fraction a pu disposer de tous les moyens politiques et matériels nécessaires pour défendre son point de vue, y compris au niveau organisationnel avec une presse et des réunions séparées. Ainsi, la décision de signer le traité de Brest-Litovsk sera prise dans une totale liberté d’opinion et d’organisation au sein du parti bolchevik.

La capacité de ce dernier à pouvoir vivre avec des divergences significatives en son sein est particulièrement importante à souligner à l’heure où les groupes actuels de la Gauche Communiste se revendiquant de cet héritage font montre d’une incapacité totale sur ce plan. En effet, alors que la durée d’existence de ces groupes est déjà trois à quatre fois plus longue que celle des bolcheviks, aucun d’eux n’a pu vivre en bonne intelligence avec la moindre tendance ou fraction en leur sein. Pire, tous les débats conséquents qui les ont traversé se sont systématiquement soldés par des scissions toutes plus graves les unes que les autres. Ainsi, l’on pourrait paraphraser cette formule cinglante de Bordiga en réponse à Staline : « L’histoire des fractions, c’est l’histoire de Lénine » en disant que « l’histoire des groupes actuels de la Gauche Communiste c’est l’histoire de l’absence de fractions ». En d’autres mots, de nombreuses discussions sur les causes de la dégénérescence de la révolution russe seront encore nécessaires pour faire place nette à ces pratiques héritées d’un autre âge et hisser les groupes qui se revendiquent de l’héritage de Lénine à la hauteur des capacités de ce dernier à pouvoir vivre et débattre en toute liberté avec de multiples tendances et fractions [1].

Cependant, l’intérêt de cette fraction ne tient pas seulement aux leçons que l’on peut tirer sur la défense de l’internationalisme intransigeant et sur le fonctionnement d’une organisation révolutionnaire, elle tient aussi au regard qu’elle pose sur la politique menée par le parti bolchevik. Ce regard critique porte sur toute une série de questions cruciales relatives à l’essence même d’une révolution socialiste et à la façon de la faire vivre dans les conditions difficiles d’alors. Ainsi, un clivage radical émergera entre la volonté des communistes de gauche d’appliquer les leçons tirées par Marx de la Commune de Paris - à savoir la création d’un semi-État sur les ruines de l’ancien et basé sur le pouvoir des conseils ouvriers - et l’orientation défendue par Lénine consistant à édifier un capitalisme d’État comme antichambre au socialisme.

La publication de ces documents originaux permet aussi de jeter un regard neuf sur certains clivages qui traversent le milieu révolutionnaire actuel. Ainsi, la préface et la postface de cet ouvrage fournissent un important matériel permettant d’évaluer la proximité des positions de cette fraction de gauche avec les analyses développées par les gauches en Europe de l’Ouest, notamment celles émises par Rosa Luxemburg avant et après la révolution d’octobre 1917 [2]. Elles permettent aussi au lecteur de situer tous ces débats dans le contexte de la vague révolutionnaire et l’état du mouvement ouvrier à cette époque. Ainsi, un cadre de compréhension est proposé afin de penser plus correctement, pensons-nous, la part des facteurs externes et internes qui ont présidés à la dégénérescence de cette révolution. Est également soulignée la très grande clarté atteinte par cette fraction de gauche sur l’involution de la trajectoire prise par la révolution russe, clarté que la gauche communiste en Europe occidentale n’atteindra que quelques années plus tard.

C’est pourquoi, nous pensons qu’au-delà des contributions politiques apportées par cette première fraction, une réévaluation plus correcte de l’expérience soviétique devra encore être menée à partir de la traduction des documents originaux de ses moments les plus cruciaux et des débats qui les ont animés, en particulier des documents durant la première année du pouvoir et ceux relatifs à l’émergence des fractions de gauche successives au sein du parti bolchevik. C’est une des tâches que s’assignent plusieurs collaborateurs de Controverses et qui fournira matière à d’autres ouvrages.

Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore qui sont expliquées dans ce livre, nous saluons sa publication et le recommandons chaudement à nos lecteurs.

 

C.Mcl, 21 janvier 2012

 

- Cet ouvrage est aussi brièvement présenté sur le site web de Smolny.

- Son prix est de 20 €, il contient 408 pages et est sorti de presse en décembre 2011 au éditions Smolny sous l’ISBN : 978-2-9528276-3-8

- Il est disponible via le Collectif d’édition Smolny - distribution par chèque à l’ordre de : SMOLNY : 43, rue de Bayard, 31 000 TOULOUSE, FRANCE.

 


[1Cet exemple de liberté totale d’opinion et d’organisation au sein du parti bolchevik, y compris pour des critiques et accusations aussi graves que la ’trahison des intérêts de la révolution’ ou la transformation du parti ’en un tas de fumier’, illustre que la politique de commissions d’enquêtes instaurée par le Courant Communiste International pour juger et trancher certaines critiques et accusations politiques énoncées par ses militants en divergence envers les positions officielles de cette organisation est contraire à toute l’expérience du mouvement ouvrier passé. Elle est d’autant plus absurde que ces critiques et accusations sont d’une teneur nettement moindre et aux conséquences sans communes mesures à celles émises en 1918 ! A nouveau, toutes les leçons de l’histoire n’ont pas été tirées et le poids de la contrerévolution pèse encore lourdement sur la pratique des organisations actuelles de la Gauche Communiste se revendiquant de l’héritage des bolcheviks.

[2Concernant l’après Octobre 1917, nous nous référons plus particulièrement aux écrits de Rosa Luxemburg dans les Lettres de Spartacus n°8 de janvier 1918 : La responsabilité historique et n°11 de septembre 1918 : La tragédie russe.


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