Réponse aux commentaires de "Perspective Internationaliste" sur la crise

Publi? le 8 novembre 2009 dans Économie


Le groupe Perspective Internationaliste et Controverses ont tenu une réunion publique commune le 23 septembre 2009 à Bruxelles sur le sujet : Quelle crise du capitalisme ? L’exposé que nous avons présenté est disponible sur notre site Web [1] et dans le n°2 de notre revue [2]. Perspective Internationaliste a pris l’heureuse initiative de le traduire en anglais tout en l’accompagnant de commentaires. Nous avons traduit ces derniers en français à la fin de notre réponse ci-dessous ; l’original en anglais de ces commentaires est disponible sur le site de Perspective Internationaliste [3]. Ces commentaires ouvrent un débat que nous poursuivons ci-dessous et qui permettra de développer notre point de vue :

1) Marchés et taux de profit

Perspective Internationaliste pense que « le problème des marchés et la tendance à la diminution du taux de profit ne peuvent être séparés. Nous devons voir comment ils interagissent et pour cela nous devons voir leur origine commune ». Telle n’est ni la position de Marx, ni ce que l’on constate dans la réalité : « En effet, le marché et la production étant des facteurs indépendants, l’extension de l’un ne correspond pas forcément à l’accroissement de l’autre » [4] ; « Les conditions de l’exploitation immédiate et celles de sa réalisation ne sont pas identiques. Elles ne diffèrent pas seulement par le temps et le lieu, théoriquement non plus elles ne sont pas liées » [5]. A plusieurs endroits de son œuvre, Marx emploie des termes très forts pour nous montrer que la production (ou les conditions de l’exploitation immédiate) et la réalisation sur les marchés sont « indépendants », « non théoriquement liés », « ne sont pas identiques ». Marx ne se serait jamais exprimé de la sorte s’il pensait que ces deux étapes fondamentales dans le bouclage du circuit de l’accumulation « ne peuvent être séparés » ou ont une « origine commune » comme le pense Perspective Internationaliste. Si Marx parle dans des termes aussi forts, c’est parce qu’il est parvenu à la conclusion que la production et les marchés sont différemment déterminés :
a) les contradictions relatives à la production relèvent des difficultés pour les capitalistes à extraire suffisamment de plus-value pour un capital donné (ce qui engendre la baisse tendancielle du taux de profit) ;
b) alors que l’étendue des marchés dépend des « rapports antagoniques de distribution » du produit social entre les classes (Marx).
Ce sont bien là deux causalités fondamentalement « indépendantes », « non théoriquement liées », qui « ne sont pas identiques » et qui recèlent leurs contradictions propres.

Ce n’est pas parce que Marx a dégagé cette indépendance fondamentale entre l’extraction de surtravail et sa vente que ça l’a empêché d’analyser les interconnections et influences entre ces deux étapes comme nous le rappelions dans notre exposé : « En général, ces deux contradictions se manifestent ensemble et s’engendrent mutuellement : en effet, ne pas pouvoir vendre toutes ses marchandises ne permet pas de récupérer la totalité de son profit, et une insuffisance de profits engendre une insuffisance de marchés ». Cependant, les interconnexions et les influences entre le marché et l’évolution du taux de profit ne signifient pas que ces deux phénomènes « ne peuvent être séparés » ou qu’il faut y voir « une origine commune » comme le pense Perspective Internationaliste. En effet, pour Marx, il est théoriquement erroné de faire strictement découler l’importance des marchés de l’évolution du taux de profit et inversement : « il faut insister sur le fait que ces deux contradictions peuvent également se présenter séparément, ou de façon telle que l’une des deux contradictions prédomine » comme nous le disions dans notre exposé. Pour preuve, il existe de multiples configurations du capitalisme dans le temps et l’espace qui attestent du fait que les profits et les marchés peuvent très bien évoluer indépendamment les uns des autres. Il en va ainsi à l’heure actuelle : la formidable restriction relative des marchés n’a pas empêché les profits de fortement augmenter depuis une trentaine d’années. Comme quoi l’on peut très bien avoir des profits en hausse avec des marchés relativement contraints. De même, durant les années 1970, les marchés ont été soutenus par l’interventionnisme étatique alors que les profits chutaient drastiquement.

2) La diminution de la part salariale peut-elle représenter une cause des crises de surproduction ?

Marx n’hésitait pas à clairement affirmer que la diminution de la part salariale constitue la raison ultime de toutes les crises de surproduction : « La raison ultime de toutes les crises réelles, c’est toujours la pauvreté et la consommation restreinte des masses, face à la tendance de l’économie capitaliste à développer les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que le pouvoir de consommation absolu de la société » [6]. Avec Marx, nous n’hésitons pas à défendre cette analyse. En effet, la demande salariale représente la part la plus importante de la demande finale au niveau global. Dès lors, une diminution de dix points de celle-ci depuis le début des années 1980 se traduit par une restriction relativement importante de la demande finale qui handicape grandement le capitalisme pour boucler son circuit d’accumulation [7]. Ce que Perspective Internationaliste oublie, c’est que la restriction des marchés chez Marx ne découle pas uniquement du mécanisme de la baisse du taux de profit suite à l’alourdissement en capital fixe (le dénominateur dans la formule du taux de profit), mais également de l’accroissement du taux de plus-value (au numérateur dans la formule du taux de profit) découlant de la baisse de la part salariale dans le produit social total.

3) La consommation finale fonctionne-t-elle comme les vases communicants ?

Perspective Internationaliste pense que « l’augmentation des marchés solvables et la diminution relative des salaires peuvent coexister », et que, « si les salaires diminuent relativement aux profits, cela signifie que les capitalistes peuvent consommer davantage ». Autrement dit, la diminution de la part salariale se traduit par une augmentation de la consommation des capitalistes et n’est pas contradictoire avec l’augmentation des marchés. Bref, pour Perspective Internationaliste, la consommation finale fonctionnerait comme les vases communicants : ce que l’un perd, l’autre gagne. Telle n’est pas l’analyse développée par Marx. Plus même, telle est celle qu’il a explicitement rejetée !

Certes, la diminution de la part salariale se traduit bien par une augmentation correspondante de la part des profits, cependant, Marx explique que cela n’implique aucunement un accroissement correspondant de l’utilisation de ces profits pour la consommation ou l’investissement. Autrement dit, il faut qu’il y ait des occasions d’emplois rentables pour cet accroissement des profits. Or, comme la demande finale a drastiquement été compressée suite à cette diminution de la part salariale, les profits ne peuvent plus être réinvestis comme auparavant pour élargir le cycle d’accumulation. Il y a donc une perte de dynamisme des investissements et des embauches (et donc, en retour, un accroissement de la restriction des marchés solvables).

De même, si la consommation des capitalistes peut effectivement augmenter suite à un accroissement de la part des profits (c’est d’ailleurs ce qui s’est en partie déroulé depuis les années 1980), cet accroissement est loin d’avoir pu compenser la diminution de la consommation salariale, d’autant plus que la consommation des capitalistes est improductive par nature.

Ces profits surabondants viennent donc alimenter la sphère financière, non parce que le taux de profit serait trop faible ou déclinant (comme le pense à tort Perspective Internationaliste), mais parce que les marchés sont relativement trop étroits (comme nous le pensons). Dès lors, le déroulement de la crise depuis les années 1980 illustre ce que Marx a régulièrement mis en évidence : les glissements dans la répartition du produit social entre les classes ne se traduisent pas par un mécanisme automatique de vases communicants en termes de consommation finale, mais par des crises de surproduction : « La raison ultime de toutes les crises réelles, c’est toujours la pauvreté et la consommation restreinte des masses » (Marx).

Certes, il est vrai que la consommation s’est maintenue et a même augmenté aux États-Unis depuis les années 1980 (graphique n°5 de notre exposé), mais c’est uniquement parce qu’elle a été soutenue par (a) la baisse continue du taux d’épargne (graphique n°7 de notre exposé), (b) la montée de l’endettement des ménages (graphique n°6 de notre exposé), et (c) la position hégémonique de ce pays. Outre que cette politique a mené les États-Unis dans l’impasse, elle n’était possible que par ce pays, étant donné sa place dominante et le rôle joué par le dollar. En effet, l’on ne retrouve pas cette augmentation de la demande finale dans les autres grands pays développés. Là, elle diminue (même si l’on constate aussi qu’elle a été relativement soutenue par rapport à la diminution de la part salariale via un accroissement de la consommation de la classe dominante, mais pas par les investissements qui ont continué à diminuer) :

Graphique n°8  : Part des salaires et de la consommation privée dans le PIB (Union européenne) [8]

4) La diminution de la part salariale n’a rien à voir avec l’explication sous consommationniste des crises

Cette analyse élaborée par Marx et que nous avons rappelée sur le plan théorique, et démontrée sur le plan empirique, n’a strictement rien à voir avec la théorie sous-consommationniste des crises qu’il critique par ailleurs : « ...on prétend que la classe ouvrière reçoit une trop faible part de son propre produit et que l’on pourrait remédier à ce mal en lui accordant une plus grande part de ce produit, donc des salaires plus élevés » [9]. En effet, augmenter les salaires ne résoudrait rien car ceux-ci avaient justement été restreints pour redresser le taux de profit à partir de 1982. Dès lors, les craintes de Perspective Internationaliste à l’encontre de l’analyse de Marx sont infondées : « …une analyse comme Controverses [et Marx] qui dit que la cause de la crise est une insuffisance de demande de la part de la classe ouvrière, est récupérable par la gauche du capital ». En effet, ce n’est pas parce que Marx pensait que « La raison ultime de toutes les crises réelles, c’est toujours la pauvreté et la consommation restreinte des masses » que cela faisait de sa théorie un cheval de bataille pour la gauche du capital !

5) Forme valeur, marchés et taux de profit

Nous partageons avec Perspective Internationaliste l’idée que le capitalisme est devenu un mode de production obsolète qui peut et doit être dépassé. Ceci se manifeste, entre autre, par le fait que la mesure de la richesse produite par le temps de travail, si elle a constitué un progrès historique par le passé, elle est devenue de plus en plus surannée. En effet, le temps de travail devient de moins en moins opérationnel pour mesurer la création de valeur (ceci se manifeste plus particulièrement dans certaines branches de l’informatique). C’est ce qu’avait déjà relevé Marx à son époque avec grande prémonition : « Le capital est contradiction en acte : il tend à réduire au minimum le temps de travail, tout en en faisant l’unique source et la mesure de la richesse. […] D’autre part, il éveille toutes les forces de la science et de la nature ainsi que celle de la coopération et de la circulation sociales, afin de rendre la création de richesse indépendante (relativement) du temps de travail utilisé pour elle. D’autre part, il prétend mesurer les gigantesques forces sociales ainsi créées d’après l’étalon du temps de travail, et les enserrer dans les limites étroites, nécessaires au maintien, en tant que valeur, de la valeur déjà produite. Les forces productives et les rapports sociaux – simples faces différentes du développement de l’individu social – apparaissent uniquement au capital comme des moyens pour produire à partir de sa base étriquée. Mais en fait, ce sont des conditions matérielles, capables de faire éclater cette base » [10]. La mise en avant de cette inadéquation historique engendrée par le développement du capitalisme n’a jamais empêché Marx d’expliquer les crises par les mécanismes de la baisse du taux de profit et de la saturation des marchés. Il n’a jamais opposé ces différents facteurs, ni mis de hiérarchie entre eux. Pour Marx, il n’y a aucune contradiction ou opposition dans son utilisation des concepts de forme valeur, des marchés et du taux de profit, ils s’imbriquent, chacun à leurs niveaux respectifs, dans la compréhension d’ensemble de la dynamique et des contradictions du capitalisme. Il n’y a donc pas lieu d’opposer notre explication par le taux de profit et les marchés à celle de Perspective internationaliste fondée sur la ‘forme valeur’.

6) Pourquoi les gains de productivité ont-ils ralenti à la fin des années 1960 ?

La fin de la période de prospérité d’après-guerre et le retour à des crises tendanciellement de plus en plus graves ne datent pas de 1982 : ces phénomènes commencent dès la fin des années 1960 comme nous l’expliquions dans notre exposé « Le retournement à la baisse du taux de profit … met fin à la prospérité d’après-guerre et inaugure la longue période de crises que nous connaissons depuis une quarantaine d’années ». Ce retournement à la baisse du taux de profit trouve son origine dans l’épuisement des gains de productivité qui ont été à la base de la prospérité d’après-guerre. Cet épuisement découle : (1) de la fin de la généralisation du travail à la chaine et de l’introduction du travail en continu (3 équipes de 8 heures) ; (2) de l’alourdissement en capital fixe dont le coût est de moins en moins compensé par les gains de productivité que cet investissement engendre ; et (3) le développement de la résistance ouvrière. Ce sont ces trois facteurs conjugués qui ont infléchi à la baisse les taux de croissance de la productivité du travail.

7) Les transferts de valeurs entre pays

Assurément, il existe des transferts de valeur entre pays qui sont basés sur des niveaux différents de productivité et de salaires. Ceci est à fortiori valable pour l’économie dominante : les États-Unis. En effet, une partie des profits américains, notamment durant les deux derniers cycles économiques depuis la récession de 1991, proviennent de ces transferts de valeurs. Ce mécanisme est rappelé dans notre article du n°1 de Controverses qui développe théoriquement et empiriquement la globalité de notre analyse [11]. Il rappelle ce que Marx en disait déjà : « Le profit peut être obtenu également par escroquerie dans la mesure où l’un gagne ce que l’autre perd. La perte et le gain à l’intérieur d’un pays s’égalisent. Il n’en va pas de même entre plusieurs pays. …trois journées de travail d’un pays peuvent s’échanger contre une journée d’un autre pays. La loi de la valeur subit ici des modifications essentielles. Ou bien, de même qu’à l’intérieur d’un pays du travail qualifié, du travail complexe, se rapporte à du travail non qualifié, simple, de même les journées de travail des différents pays peuvent se rapporter mutuellement. Dans ce cas, le pays riche exploite le pays pauvre, même si ce dernier gagne dans l’échange… » [12]. Ou encore : « On peut avoir la même situation vis-à-vis du pays où l’on expédie et d’où l’on reçoit des marchandises ; celui-ci fournissant plus de travail matérialisé in natura qu’il n’en reçoit, et malgré tout obtenant la marchandise à meilleur marché qu’il ne pourra la produire lui-même. Tout comme le fabricant qui, utilisant une invention nouvelle avant sa généralisation, vend à meilleur marché que ses concurrents et néanmoins au-dessus de la valeur individuelle de sa marchandise, c’est-à-dire met en valeur, comme surtravail, la productivité spécifiquement supérieure du travail qu’il emploie. Il réalise de la sorte un surprofit » [13]. Cependant, sans pouvoir aller plus avant sur cette question dans le cadre de cette première réponse, signalons que ces transferts ne représentent pas la majorité des profits aux États-Unis. Il était donc inutile d’aller jusqu’à ce niveau de précision dans le cadre d’un exposé de vingt minutes !

8) Spéculations théoriques et analyses empiriques

Enfin, nous ne pensons pas que faire œuvre de clarification passe immanquablement par écrire de longs articles rappelant et paraphrasant systématiquement l’ensemble de l’analyse de Marx pour la nième fois. Appliquer la méthode marxiste, c’est la faire vivre pour comprendre et transformer le monde. C’est ce que nous avons essayé de faire dans notre exposé pour comprendre le krach de 2008. Ceci nous paraît être fidèle à l’esprit de la méthode marxiste plutôt que respecter sa lettre en ânonnant d’éternelles répétitions. De même, afin de laisser le maximum de temps à la discussion, notre exposé était centré sur une question très précise et une seule : « Le sujet de cette réunion publique (Quelle crise du capitalisme ?) étant vaste, le seul aspect qui sera traité ici concerne l’analyse des causes de la crise et les questions que l’on peut se poser à propos de sa compréhension » (notre exposé). Dès lors, si Perspective Internationaliste et ses lecteurs désirent prendre connaissance du soubassement théorique de notre exposé, il peut se référer à notre article Comprendre la crise économique dans le n°1 de notre revue et disponible en plusieurs langues sur notre site Web [14]. Ils y trouveront les aspects historiques et théoriques que nous n’avions pas la place de rappeler, ni d’aborder dans un exposé de vingt minutes, notamment sur tous ceux souhaités par Perspective Internationaliste dans ses commentaires : le contexte historique, les soubassements théoriques aux prix, profits et surprofits, et les transferts de valeur entre pays.

9) Le sens d’un débat

Avant de juger et caractériser une position ou un groupe, la gauche italienne de Bilan préférait d’abord prendre sérieusement connaissance des arguments respectifs, entamer la discussion, et ne dégager de conclusions que sur une base solide et sérieuse. C’est ce qu’elle appelait : développer « le souci de déterminer une saine polémique politique » (n°1, 1933). C’est également notre souci. Nous nous garderons donc bien d’émettre des appréciations péremptoires à l’image de celles qu’énonce Perspective Internationaliste dans son premier article de discussion : « Une analyse proche de la méthode marxiste devrait avant tout être historique, ce qui est complètement absent du texte de Controverses », « la mauvaise influence du CCI [Courant Communiste International] ne semble pas être complètement dépassée », « Ce manque d’approche marxiste »

Néanmoins, nous devons noter que les commentaires faits a notre exposé ont ceci d’intéressant qu’ils révèlent très clairement les points d’incompréhension ou de désaccord que Perspective Internationaliste développe avec l’analyse de Marx. En effet :

a) Perspective Internationaliste pense que « Le problème des marchés et la tendance à la diminution du taux de profit ne peuvent être séparés », qu’ils ont même une « origine commune », alors que Marx pense que ces deux concepts sont « indépendants », « non théoriquement liés », « ne sont pas identiques ».

b) Perspective Internationaliste pense que « le déclin de la part salariale ne peut être présenté comme un problème de réduction des marchés en lui-même », il est donc en désaccord avec l’analyse de Marx selon laquelle « la raison ultime de toutes les crises réelles, c’est toujours la pauvreté et la consommation restreinte des masses ».

c) Alors que Marx insiste constamment sur l’idée que l’enjeu autour de l’appropriation du produit social et de sa répartition entre les classes engendrent des disproportions qui restreignent la demande finale et freinent l’accumulation, Perspective Internationaliste défend l’idée du maintien de cette demande par le simple jeu des vases communicants entre ses différentes composantes : « l’augmentation des marchés solvables et la diminution relative des salaires peuvent être concomitants » et que « si les salaires diminuent relativement aux profits, cela signifie que les capitalistes peuvent consommer davantage ». Perspective Internationaliste en revient ici, sous une autre forme, à la vieille loi de l’économie classique qui postule l’équivalence entre l’offre et la demande, la production et les marchés, loi de Jean-Baptiste Say que Marx n’a cessé de combattre tout au long de ses travaux.

A la lumière de ces écarts théoriques importants, Perspective Internationaliste devrait se demander si c’est réellement notre exposé qui « manque d’approche marxiste », qui ne serait « seulement qu’une analyse empirique », que « la méthode marxiste ... est complètement absente du texte de Controverses » … Cette façon de débattre, ainsi que les conseils condescendants à notre égard, devraient questionner Perspective Internationaliste sur le véritable destinataire de sa remarque : « la mauvaise influence du CCI [Courant Communiste International] ne semble pas être complètement dépassée ».

10) Quelques précisions concernant Controverses

Enfin, nous aimerions corriger certaines affirmations quelque peu hâtives avancées par Perspective Internationaliste en ce qui nous concerne. Tout d’abord, nous ne sommes pas un groupe politique mais un projet derrière lequel toute une série de participants se sont reconnus. Ce projet est défini dans nos deux premiers éditoriaux. Controverses n’est donc pas une scission du Courant Communiste International comme l’affirme Perspective Internationaliste puisque la grande majorité de ses collaborateurs ont rejoint ce projet APRES sa création et qu’ils n’ont soit JAMAIS été membre du CCI, soit ils n’en sont plus membre depuis longtemps. Il en découle que l’exposé qui a été présenté à la réunion publique commune entre Perspective Internationaliste et Controverses n’est pas la position de Controverses, mais celle d’un de ses collaborateurs. Même si cette analyse est partagée, en tout, ou en partie, par nombre de nos collaborateurs, il existe en notre sein d’autres analyses sur la crise qui s’exprimeront bientôt dans les prochains numéros de notre revue.

C.Mcl, le 8 novembre 2009

Remarques de Perspective Internationaliste à notre analyse sur la crise (01/11/09)

1. Comparée à l’analyse du CCI, avec lequel Controverses a rompu récemment, ce texte est un clair pas en avant. Nous ne sommes plus confrontés à de simples formules ; il y a là une réelle tentative d’approfondir, ce qu’il faut saluer.

2. Cependant, et ceci est compréhensible puisque sa séparation est récente et qu’il doit faire le bilan de son expérience, la mauvaise influence du CCI ne semble pas être totalement surmontée. Dans le CCI, un article sur la crise est une répétition de formules, avec des faits et des chiffres sélectionnés pour les prouver. Dans le texte de Controverses, les formules n’y sont plus et ce qui reste n’est qu’une analyse empirique. En revanche, une analyse plus proche de la méthode de Marx, serait surtout historique, ce qui est complètement absent de l’analyse de Controverses. Elle devrait partir du fait que ce qui se produit au niveau des prix et des profits, est différent de, et déterminé par, ce qui se produit au niveau de la valeur. Cela, Controverses ne le fait pas non plus. Le texte parle des profits et des marchés solvables, mais jamais de la « valeur » ou de la « plus-value ». Est-ce que Controverses pense que prix = valeur et que profit = plus-value ? (Il le pense, mais seulement dans leur totalité). Si Controverses distingue entre eux, nous n’en trouvons pas trace dans ce texte.

3. Cette absence d’une approche marxiste se voit dans l’interprétation des graphiques sur lesquels Controverses base ses conclusions. Nous pouvons déjà noter que Controverses utilise l’Europe et les Etats-Unis comme interchangeables pour l’économie mondiale. De plus, l’absence de distinction entre profit et plus-value donne l’apparence que tous le profit des Etats-Unis est généré à l’intérieur des Etats-Unis. Perspective Internationaliste, d’un autre côté, montre que dans la phase de circulation des marchandises, la plus-value est redistribuée, et qu’il est donc nécessaire d’intégrer dans l’analyse une compréhension de la manière avec laquelle cette distribution change historiquement (voir le chapitre sur le « métabolisme » dans mon texte récent sur la « Crise de la valeur »). Une grande partie du capital américain est du capital fictif, mais les profits sont tout à fait réels.

4. Selon Controverses, le boom de la période de l’après-guerre s’est terminé par une chute du taux de profit, provoquée par un déclin de la productivité, (sans expliquer ce qui a provoqué cette dernière). D’un autre côté, la crise actuelle, dont le début est situé en 1982, serait provoquée par un manque de marchés, conséquence du déclin de la demande de la classe ouvrière dont le pouvoir d’achat décroît à cause des attaques contre les salaires, etc. Selon Controverses, les graphiques le prouvent. Mais nous pouvons les interpréter différemment. Le graphique n°3 ne montre pas nécessairement une baisse des salaires mais une baisse de la part des salaires. Il ne dit pas une part de quoi mais on peut supposer qu’il s’agit d’une part du PIB. Donc cela signifie que le coût des salaires est réduit par rapport à la valeur totale de la production. Est-ce que Controverses pense qu’il vaudrait mieux pour le capital que le coût des salaires soit plus haut, parce que cela créerait une plus grande demande des travailleurs ? Du point de vue du capital, cette consommation supplémentaire serait tout aussi improductive qu’une augmentation de sa propre consommation. Et c’est cette dernière qu’il préfère. Donc le graphique 5, qui montre une relative baisse de la consommation de la classe ouvrière et une augmentation simultanée de la consommation totale aux Etats-Unis, montre, bien sûr, que cet accroissement des « marchés solvables » et la diminution relative des salaires peuvent se produire en même temps.

5. La baisse de la part des salaires ne peut pas être présentée comme un problème de réduction du marché lui-même. Si les salaires baissent relativement au profit, cela signifie que le capitaliste peut même consommer plus. Le problème est que cette baisse des salaires indique que dans la production future moins de travail va être employé et donc moins de plus-value va être créée. Le problème des marchés et celui de la baisse tendancielle du taux de profit ne peuvent pas être séparés. Nous devons voir comment ils interagissent entre eux et pour cela nous devons voir leur origine commune : la forme valeur, et la contradiction qui résulte de cela entre valeur d’échange et valeur d’usage, travail abstrait et travail concret, richesse capitaliste et vraie richesse, dans le sens marxiste. Nous sommes complètement d’accord avec Controverses quand il dit que la crise actuelle est provoquée par une surabondance de capital mais pas lorsqu’il dit que cela est séparé de la menace de la baisse du taux de profit. La surabondance de capital est seulement un problème parce que ces capitaux ne contiennent pas de valeur stable, parce qu’ils peuvent soit se valoriser, soit se dévaloriser. C’est la baisse de la création de valeur qui provoque leur dévalorisation. Comme l’affirme Controverses, c’est la crise économique qui provoque la crise financière, et non l’inverse.

6. Il est important d’insister sur la forme valeur comme cause de la crise, parce qu’une analyse comme celle de Controverses qui dit que la cause de la crise et l’absence de demande de la part de la classe ouvrière, est récupérable par la gauche capitaliste. Il est nécessaire d’aller à la racine. Si nous parlons d’économie, c’est seulement parce que cela nous offre une ouverture pour montrer la nécessité et la possibilité d’un nouveau monde. Mais notre analyse ne peut être ce levier pour la conscience que si nous pouvons relier les bases de la société capitaliste aux contradictions auxquelles nous faisons face aujourd’hui.

Sander

Traduction de l’anglais par OP le 10/11/2009


[1Sur les causes de la dernière crise : http://www.leftcommunism.org/spip.php?article102.

[2http://www.leftcommunism.org/spip.php?article95.

[3Quelques remarques à propos de la présentation de Controverses sur la crise : http://internationalist-perspective.org/blog/.

[4Marx, Grundrisse, La Pléiade, Économie II : 489.

[5Marx, Le Capital, Livre III, 3ème section La loi de la baisse tendancielle du taux de profit, ch. XV Développement des contradictions internes de la loi, § 1 Généralités, Éditions Sociales, tome I : 257-258.

[6Marx, Le Capital, Livre III, ch. XXX Capital argent et capital réel, La Pléiade, Économie II : 1206. Marx, Le Capital, Livre II, ch. XX, La reproduction simple, § IV Les échanges à l’intérieur de la section II, La Pléiade, Économie II : 781.

[7Cf. le graphique n°3 de notre exposé indique que la part des salaires dans le produit intérieur brut de l’Union européenne est passé de 67% en 1982 à 57 % aujourd’hui.

[8Source : M. Husson, Les enjeux de la crise, http://hussonet.free.fr/brechcriw.pdf.

[9Marx, Le Capital, Livre II, ch. XX La reproduction simple, § IV Les échanges à l’intérieur de la section II, La Pléiade, Économie II : 781.

[10Marx, Grundrisse, La Pléiade II : 306, et Editions Sociales II : 194.

[11Comprendre la crise économique : http://www.leftcommunism.org/spip.php?article55.

[12Marx, Theorien über den Mehrwert, vol. III : 279-280.

[13Marx, Le Capital, livre III, Éditions Sociales, tome VI : 250.

[14En français : http://www.leftcommunism.org/spip.php?article55.
En allemand : http://www.leftcommunism.org/spip.php?article85 et http://www.leftcommunism.org/spip.php?article86
En anglais : http://www.leftcommunism.org/spip.php?article119


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