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Les conseils ouvriers et le parti de classe

 

L’articulation dialectique entre le Parti communiste et les conseils prolétariens :
le rôle des communistes révolutionnaires dans la lutte pour l’auto-émancipation prolétarienne

 

La question de l’organisation révolutionnaire du prolétariat est au cœur du projet communiste. Depuis Marx et Engels, le principe de l’auto-émancipation prolétarienne – résumé par la formule de la première internationale : « l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » [1] – constitue le fondement de toute pratique communiste conséquente. Cette auto-émancipation ne peut se réaliser sans une organisation collective de la classe, incarnée historiquement par les conseils ouvriers ou soviets, organes unitaires d’auto-organisation prolétarienne. Cependant, l’histoire des luttes révolutionnaires montre que ces conseils, bien qu’essentiels, ne sont pas à l’abri de dégénérescences ou d’influences contraires aux intérêts du prolétariat international. C’est ici que le rôle du parti révolutionnaire, émanant de la fraction la plus consciente et combative du prolétariat, devient crucial. Cet article explore l’articulation dialectique entre le parti et les conseils, en mettant en lumière le rôle des révolutionnaires dans la défense du projet communiste, tout en rejetant toute forme de substitutionnisme ou de fétichisme organisationnel.

 

Les conseils ouvriers : l’expression de l’auto-organisation prolétarienne

 

Les conseils ouvriers, ou soviets, incarnent l’auto-organisation de la classe ouvrière. Apparus dans des moments de lutte intense, comme lors des révolutions russes de 1905 et 1917 ou des soulèvements ouvriers en Allemagne (1918-1923), ils représentent une forme d’organisation unitaire où les travailleurs, indépendamment de leurs affiliations politiques ou syndicales, gèrent leurs luttes et posent les bases d’une société nouvelle. Ces conseils ne sont pas de simples organes de gestion temporaire, mais des embryons du pouvoir prolétarien, capables de remettre en question l’ordre capitaliste dans son ensemble. Ils sont l’expression concrète de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire la forme organisationnelle par laquelle la classe ouvrière exerce son pouvoir pour détruire l’État bourgeois et transformer les rapports de production.

Cependant, l’histoire montre que les conseils ne sont pas immunisés contre les dérives. En Allemagne, par exemple, les conseils ouvriers de 1918-1919, bien qu’initialement porteurs d’un immense potentiel révolutionnaire, ont été progressivement cooptés par la social-démocratie et les syndicats qui ont freiné leur dynamique. Cette dégénérescence s’explique aussi par l’absence d’une orientation communiste claire et par la faiblesse de l’avant-garde révolutionnaire (puisque celle-ci est restée très longtemps diluée au sein de partis bourgeois comme l’USPD par exemple), qui n’était pas en mesure de contrer les influences réformistes ou bourgeoises. Ce constat historique souligne la nécessité d’un parti révolutionnaire capable de défendre une ligne programmatique réellement communiste de façon cohérente au sein de ces organes unitaires d’auto-organisation de classe.

 

Le parti révolutionnaire : un outil important au service du prolétariat

 

Le parti révolutionnaire, tel que conçu par Marx, Engels et certains courants de la gauche communiste, n’est pas une entité extérieure ou autonomisée par rapport à la classe ouvrière. Comme l’affirmait à juste titre Onorato Damen dans sa plateforme de 1952 : « Jamais et sous aucun prétexte le prolétariat ne doit se départir de son rôle dans la lutte. Il ne doit pas déléguer son rôle historique à d’autres – même pas à son propre parti politique » [2]. Le Parti ayant vocation à devenir international/mondial doit émerger des luttes prolétariennes comme la cristallisation de la fraction la plus consciente du prolétariat, portant un programme communiste clair permettant ainsi une praxis révolutionnaire conséquente. Il doit rester ancré dans l’auto-organisation prolétarienne, tout en luttant contre les dérives opportunistes néfastes qui, historiquement, ont souvent menacé les intérêts du prolétariat, même en période révolutionnaire.

Contrairement aux visions substitutionnistes, comme celles des blanquistes, le parti n’a pas vocation à se substituer aux conseils ou à les diriger de manière bureaucratique. Au sein des conseils, les membres du parti doivent chercher à être élus par la base, de manière démocratique et révocable, pour porter une ligne communiste. Cette approche diffère de celle de certains courants conseillistes, notamment de la gauche communiste germano-hollandaise, qui prônaient une dissolution immédiate du parti après la prise du pouvoir par les conseils prolétariens. Le parti doit, au contraire, continuer à jouer un rôle de clarification idéologique et d’orientation stratégique pendant la phase de transition révolutionnaire (la dictature du prolétariat), jusqu’à ce que la révolution triomphe mondialement et que la bourgeoisie soit neutralisée. L’objectif ultime – une société sans classes, sans propriété privée, sans exploitation (donc sans salariat), sans argent, sans production marchande, sans division sociale figée et ‘spécialisée’ du travail, sans aliénation concurrentielle ou productiviste, sans État – exige la destruction de l’appareil d’État capitaliste, l’expropriation de la classe dominante actuelle, à savoir la bourgeoisie, et une transformation totale des rapports sociaux de production, un processus qui peut être commencé mais ne pouvant pas être achevé tant que la révolution reste isolée géographiquement et ne triomphe pas mondialement (c’est très important d’insister là-dessus, n’en déplaise à certains idéalistes qui préfèrent encore se bercer d’illusions trompeuses en parlant de « réalisation immédiate du communisme »). Il faut effectivement chercher à transformer dès que possible les rapports de production de façon progressive dans une logique non-marchande et centrée sur les besoins de la société après la prise du pouvoir par les travailleurs (on pourra certes utiliser des bons de travail, en se passant de la monnaie par exemple, bien que ces derniers ne seront normalement plus nécessaires sous le communisme intégral), cela ne veut pas dire que toute trace de commerce intérieure et extérieure pourra disparaître automatiquement pour autant.

Marx et Engels soulignaient déjà cette nécessité dans la résolution de la Conférence de Londres de l’AIT (1871) : « Considérant que, face à ce pouvoir collectif des classes possédantes, la classe ouvrière ne peut agir, en tant que classe, qu’en se constituant en un parti politique, distinct et opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes » [3]. Cette constitution en parti est indispensable pour coordonner les luttes économiques et politiques (étant totalement complémentaires et indissociables) du prolétariat afin de donner une perspective révolutionnaire cohérente. Ces derniers avaient la même position concernant la commune de Paris où ils estimaient en effet que la direction du mouvement ouvrier devait être effectuée par son avant-garde organisée, à savoir l’AIT, notamment et cela grâce à la lutte menée par en bas et via la propagande (il n’est pas question de s’imposer d’office par en haut, mais que la fraction la plus conscientisée du prolétariat cherche pleinement et légitimement à assurer un rôle de boussole).

 

Contre le substitutionnisme et le fétichisme organisationnel

 

L’histoire du mouvement ouvrier est marquée par deux écueils : le substitutionnisme et le fétichisme organisationnel. Le substitutionnisme, souvent associé à des visions blanquistes, conduit à une autonomisation du parti, où celui-ci prétend agir « au nom » du prolétariat sans s’appuyer sur son auto-organisation, ou en s’imposant d’office par en haut sans aucune légitimité. Les maoïstes et autres staliniens/bonapartistes contre-révolutionnaires, vont en réalité au-delà du paroxysme de cette caricature bureaucratique blanquiste étant donné qu’ils défendent clairement les intérêts de la bourgeoisie. Ici il n’est même plus question d’un parti émanant de l’avant-garde d’une classe et qui se substitue à celle-ci en cherchant réellement à l’émanciper, mais de saboter purement toute révolution prolétarienne à l’échelle mondiale, en plus d’assurer le maintien du statu quo capitaliste.

Le fétichisme des conseils, caractéristique du conseillisme, idéalise la forme conseil comme une solution universelle, ignorant que les conseils peuvent être influencés par des idéologies réformistes à base de « socialisme de marché », de troc décentralisé pour les plus illuminés ou tout simplement par des idées bourgeoises. Le prolétariat, en raison de ses contradictions internes et de ses segmentations géographiques, ou sectorielles (en plus des puissantes pressions permanentes émanant de l’ordre capitaliste et impérialiste que celui-ci subirait notamment, y compris dans une période révolutionnaire), pourrait tout à fait reproduire des normes capitalistes s’il n’est pas guidé par une conscience révolutionnaire claire, comme l’a montré l’expérience allemande de 1918-1920. Dès lors, nous pouvons dire que le conseillisme, en rejetant le rôle du parti, risque de laisser davantage les conseils vulnérables face à ce genre de dérives, ce qui implique clairement un risque de dégénérescence accru. De plus, le parti n’est pas non plus immunisé de tout risque, d’où la nécessité de ne pas se couper de la base comme nous le rappelle l’expérience russe.

Le cas des bolcheviks et de la Révolution russe mérite une analyse plus nuancée que celle qui les réduit à des substitutionnistes bureaucratiques. La dégénérescence des soviets après la révolution d’octobre 1917 ne peut être attribuée uniquement à des erreurs organisationnelles, tactiques ou idéologiques prises par le parti bolchevique même si la gauche communiste russe comme les décistes (centralistes démocratiques) ou Miasnikov, Boukharine/Kommunist par exemple, ont parfois eu raison de les dénoncer. D’ailleurs il est important de préciser que les critiques de la gauche communiste russe étaient plutôt nuancées et pertinentes, par exemple ils n’étaient en général pas contre la nécessité absolue d’utiliser des spécialistes bourgeois et militaires en raison du manque de formation et de moyens à disposition (sous le contrôle du prolétariat et sans que cela ne leur confère de pouvoir de direction absolue par contre) et Miasnikov y compris, avait prôné une sorte de NEP régulée et contrôlée par en bas lorsque cela était devenu nécessaire, avec moins de concessions cela dit. On est loin des critiques qu’on peut parfois voir comme quoi les bolcheviques auraient dû « abolir immédiatement la loi de la valeur, l’argent, le commerce » etc., comme si c’était possible dans le cadre d’un seul pays (ultra-arriéré et dévasté en plus) et qu’il suffisait « d’abolir l’argent » localement pour s’émanciper entièrement des rapports de production capitalistes qui conditionnent l’agencement des ressources à l’échelle mondiale (à moins de préférer une sorte d’autarcie réactionnaire et vulnérable toujours en concurrence avec le monde capitaliste et qui par conséquent est encore déterminée par lui d’une certaine façon, ce qui n’est guère souhaitable à mon sens) … D’autant qu’en plus, même sous le communisme de guerre, le but affiché était de tendre vers une disparition de la production marchande. Malgré tout, l’échec de la révolution mondiale, l’arriération économique de la Russie, les famines et l’immense colère paysanne qui n’était plus gérable dans ces conditions ont amené à la NEP et à un capitalisme d’État que les bolcheviques voyaient initialement comme temporaire pour moderniser la production avec l’espoir qu’un nouvel essor prochain de la révolution mondiale puisse permettre d’éliminer véritablement les rapports de production capitalistes. En réalité cette dégénérescence de la révolution russe s’explique avant tout par des conditions matérielles et sociales extrêmes : son isolement, la guerre civile, l’encerclement impérialiste, la dépendance à des ressources et capitaux extérieurs, une immense chute de la productivité menant à une ruine chaotique avec des famines, la désorganisation et l’arriération économique, ainsi que l’épuisement de la classe ouvrière qui a permis progressivement à une couche de fonctionnaires lettrés (contrairement à la plupart des paysans et ouvriers de cette époque qui étaient pour une très grande partie d’entre eux illettrés) et privilégiés (souvent issus de l’ancienne administration tsariste) de prendre les commandes ensuite. Les usines se vidaient, les comités d’usine étaient désordonnés, les ouvriers les plus conscients partaient au front, et ceux qui restaient luttaient pour survivre, parfois en revendant des pièces d’usine, comme l’illustre le roman « Le Ciment » de Fiodor Gladkov. Dans ce contexte, les mesures particulièrement centralisatrices prises par les bolcheviks au départ visaient à assurer la survie du pouvoir prolétarien (et paysan avec des déformations bureaucratiques comme disait Lénine) face à une situation d’urgence, et non à établir un modèle idéal de démocratie soviétique dans l’immédiat puisque les conditions ne le permettaient pas.

Lénine lui-même, dans des textes comme L’État et la révolution, envisageait clairement la dictature du prolétariat comme un « demi-État » [5] qui est censé dépérir à mesure que la révolution s’étende mondialement. Il était conscient des limites de l’État soviétique, qu’il critiquait pour sa bureaucratisation croissante et son incapacité à dépasser pleinement sur divers aspects l’ancien appareil de l’État bourgeois comme il le dénonçait explicitement en 1922 et en 1923 :

Loin de manquer de lucidité sur le sujet, il considérait vers la fin de sa vie que l’État soviétique était quasiment devenu un état tsariste repeint en rouge selon son expression, et qu’il fallait empêcher le développement d’une bourgeoisie rouge en le redynamisant par une série de mesures visant à revivifier les soviets et lutter contre leur bureaucratisation [8], par la prolétarisation la plus massive possible de l’administration notamment, ainsi que par la limitation des salaires (ce qui explique entre autres l’optique de la création du ‘partmaksimoum’ qui sera supprimé par Staline plus tard par exemple), l’abolition des privilèges, la rotation des charges, la révocabilité, les mandats impératifs (etc.). Il est même allé jusqu’à envisager le fait de dissocier le Parti-État des soviets lors du congrès de 1921.

Vers la fin de la guerre civile il souhaitait également la disparition de la Tcheka [9] en tant qu’organe ayant un pouvoir décisionnel répressif et lui préférait plutôt un rôle de contrôle uniquement vis à vis des strictes activités politiques contre-révolutionnaires, ainsi que de l’armée permanente [10], où il s’était par ailleurs aligné sur la position de Trotsky lorsque celui-ci défendait le passage à des milices ouvrières et paysannes d’auto-défense et qu’il était opposé à Frounzé, montrant par conséquent le retour à ses positions de 1917.

En effet, les bolcheviks savaient que la révolution, isolée en Russie, était condamnée sans un essor révolutionnaire du prolétariat en Europe, comme l’espérait Lénine. En 1918, typiquement, il affirmait la chose suivante :

Malheureusement la tragédie de la révolution russe a été que cette aide n’est jamais arrivée. Dans ces circonstances, le Parti communiste russe, la IIIe Internationale et la Russie soviétique elle-même se sont mis à adopter de plus en plus des politiques d’urgence et d’appoint (comme la NEP qui sera pour Lénine un recul/une concession nécessaire et éphémère pour moderniser davantage la production en Russie particulièrement arriérée, le temps qu’un nouvel essor révolutionnaire du prolétariat mondial tant souhaité puisse advenir). De même en ce qui concerne la discipline de fer, le taylorisme et notamment l’absorption des comités d’usine par les syndicats alors que leur rôle en matière de contrôle ouvrier était justement très défendu (par les bolcheviques notamment) lors des premiers mois après la révolution. Ainsi les analyses intéressantes de S. A. Smith dans son ouvrage Red Petrograd permettent entre autres d’illustrer tout ça :

Par conséquent, nier comme certains le font (souvent ceux qui rejettent à tort octobre 1917 comme étant qu’une simple prétendue « révolution bourgeoise »), que tout cela est avant tout causé en raison de l’énorme situation d’urgence du fait de l’arriération économique, de la ruine/famine chaotique causée par la guerre civile et les menaces d’invasions impérialistes, par le fait que le prolétariat disparaissait progressivement de plus en plus, voir même pour une grande partie, mourrait sur le front et/ou désertait (et il faut bien garder en tête que ce changement en matière de composition sociale engendra des conséquences dévastatrices y compris après la guerre civile) alors qu’il était déjà ultra-minoritaire, n’aurait absolument aucun sens. D’autre part, il est important de comprendre que faire ce constat n’implique pas de dire que la gauche communiste russe n’avait pas parfois raison dans ses critiques adressées à Lénine (même si là aussi il faudra nuancer car ça dépendra du sujet), mais ça permet en revanche de recontexualiser et de mieux comprendre ce qui a causé la mise en place (contrainte) de ces mesures.

La bureaucratisation progressive ainsi que l’aboutissement final de son processus qui permettra à la contre-révolution de triompher puisque les plus vaillants prolétaires révolutionnaires ne seront pour beaucoup même plus là pour faire en sorte de l’empêcher, vont par la suite mener au stalinisme. En somme, ces phénomènes ne découlent pas d’une simple mauvaise volonté, mais bien de l’épuisement du prolétariat russe et de l’échec de la révolution en occident notamment. Malgré ces limites, la Révolution russe reste tout de même un exploit historique, incarnant en quelque sorte la seconde pierre titanesque posée en matière de lutte pour l’émancipation humaine après celle déjà gravée de la commune de Paris et qui peut nous apprendre beaucoup de choses. Comme l‘expliquait très bien Rosa Luxemburg :

De surcroît une partie non négligeable de la gauche communiste italienne, dans la lignée de penseurs comme Damen, qui est lui-même dans la continuité de Marx et Engels, propose une synthèse dialectique : le parti doit être un outil au service de la classe, actif au sein des conseils, sans chercher à les transformer en coquilles vides, ni en de simples chambres d’enregistrement. Ses membres doivent porter une ligne communiste claire, participer aux débats et aux décisions dans les conseils conseils/assemblées générales/comités de lutte pour garantir un rôle de guide et le fait que leur direction tende bien vers une trajectoire de dépassement des rapports sociaux capitalistes, plutôt qu’une impasse. Tout cela a d’ailleurs été fondamentalement rappelé à juste titre au sein du 8ème congrès du parti bolchevique en mars 1919 :

 

Le rôle des communistes révolutionnaires : vigilance et clarification programmatique

 

Comme l’indiquait Marx dans une de ses lettres à Jules Guesde :

Les communistes révolutionnaires doivent par conséquent intervenir dans les organes unitaires de classe pour défendre une perspective internationaliste et communiste.

Cela implique de lutter contre les tendances réformistes ou nationalistes, comme celles qui ont prévalu en Allemagne en 1918-1919, et de promouvoir une vision globale de la révolution visant l’abolition du capitalisme. Comme le notait Marx (lors d’une réunion de l’autorité centrale en 1850) :

Bien évidemment cela s’entend si celui-ci n’est pas guidé par une perspective communiste claire et cohérente à travers sa fraction la plus conscientisée (qui, comme le montre Marx, se doit d’être organisée en parti avec une responsabilité collective et une certaine discipline afin d’afficher le plus clairement possible le projet communiste au sein de mouvements sociaux, le tout en étant correctement coordonné) via les luttes collectives.

Les révolutionnaires doivent donc agir comme une avant-garde consciente, participant à l’auto-organisation de la classe et cherchant à être élus démocratiquement dans les conseils prolétariens reliés entre eux (avec un plan central et à une échelle régionale comportant la planification commune de la production par les travailleurs eux-mêmes pour éviter l’atomisation/la fragmentation fédéraliste ou localiste de la production qui ne correspondrait nullement à une perspective communiste mais plutôt petite-bourgeoise) afin d’appliquer collectivement une ligne communiste, tout en restant sous mandats impératifs et révocables si besoin par la base (avec une répartition/rotation des charges/tâches lorsque cela peut être utile), de même en ce qui concerne les délégués élus sans-parti etc.

En somme, il faut chercher à dépasser la dichotomie centralisme contre fédéralisme. Néanmoins je rajouterai un point sur le fait que, si les partis révolutionnaires et indépendants doivent être tolérés, ce n’est pas le cas des organisations contre-révolutionnaires, et de celles qui trahissent ouvertement le mouvement prolétarien (en rompant avec l’internationalisme en pleine guerre inter-impérialiste par exemple), et qu’il faut lutter contre le fétichisme démocratique bourgeois selon lequel, si les ouvriers élisent des délégués contre-révolutionnaires, alors il faut l’accepter et ne pas faire en sorte de faire tomber les dits soviets en question, peu importe leur contenu et leur ligne programmatique. Ainsi il faut donc apporter une dénonciation du formalisme démocratique qui transforme les soviets en une sorte de parodie qu’on pourrait nommer ‘parlements ouvriers informes’ (comme le faisait Trotsky [17], ironie du sort quand on sait ce qu’il pourra préconiser par la suite), et reconnaître la nécessité de créer des clubs à la base pour renforcer la pression sur les soviets locaux. On peut dire que Trotsky, qui reste malgré tout une importante figure de l’histoire du mouvement prolétarien, a, en raison de son soutien à l’antifascisme bourgeois en Espagne en 1936/1939 comme les anarchistes de la CNT [18] et de son fâcheux « soutien inconditionnel à l’État ouvrier dégénéré qu’est l’URSS » [19] pendant la seconde guerre mondiale inter-impérialiste, se range sur ces deux aspects du côté de la contre-révolution (en dépassant le stade de l’opportunisme). De plus, il a également commis une regrettable erreur qu’il convient de critiquer en pensant que défendre, même temporairement, un prétendu « gouvernement ouvrier » composé entre autres du PCF et de la SFIO [20] puisse être un tant soit peu pertinent pour le prolétariat sous le prétexte qu’il s’agissait de partis « populaires » (dans la continuité des réformes démocratiques bourgeoises qu’il a défendu antérieurement pour le Royaume-Uni et les États-Unis, cela s’explique aussi par sa conception de la révolution permanente qui peut parfois être confuse) … Cette manœuvre opportuniste découle elle-même de la tactique préconisée par la 3ème Internationale en dégénérescence nommée « front-uni » [21] et que les trotskystes ont continué de défendre, comme le programme de transition de Trotsky et de la quatrième internationale [22] par la suite, même si la plupart parmi eux s’opposent effectivement au « front populaire », aux conceptions nationalistes et étapistes des staliniens contre-révolutionnaires ainsi que leur théorie anti-marxiste et anti-communiste du « socialisme dans un seul pays ».

 

Enseignements historiques et perspectives actuelles

 

Les expériences historiques, comme la Révolution russe et les conseils ouvriers allemands, montrent la complexité de l’articulation entre parti et conseils. En Russie, les soviets de 1917 ont joué un rôle central dans la prise du pouvoir, mais leur affaiblissement s’explique par des conditions matérielles dramatiques : guerre civile, isolement et épuisement du prolétariat. Les bolcheviks, initialement, loin d’être de simples substitutionnistes bureaucratiques qui auraient soi-disant commis un coup d’État en octobre 1917 comme certains le disent (que ce soit la propagande bourgeoise hégémonique, les mencheviks, les anarchistes, les communisateurs ou encore les conseillistes), ont d’abord légitimement agi avec le soutien des masses ouvrières dans un contexte d’urgence pour préserver le pouvoir ouvrier dans le cadre d’une révolution double, tout en reconnaissant leurs propres limites, comme en témoignent les critiques de Lénine sur la bureaucratisation de l’État soviétique. Typiquement on peut mentionner sa lettre envoyée à Miasnikov en 1921 sur le sujet qui est très intéressante : « Revitaliser les Soviets, assurer la coopération des sans-parti, leur laisser vérifier le travail des membres du Parti : ceci est absolument vrai. Ce travail-là a à peine commencé » [23]. D’autant que celui-ci était déjà sur cette ligne en 1918 : « le socialisme ne peut pas être mis en œuvre par une minorité, par le Parti. Cela ne peut être mis en œuvre que par des dizaines de millions de personnes, lorsqu’ils auront appris à le faire eux-mêmes » [24]. Malgré le fait que ce dernier se trompera également sur l’approbation d’une mesure en 1921 (année particulière en matière de recul de la révolution y compris sur le plan international avec la politique externe de l’IC qui alternera de plus en plus entre défense de la révolution mondiale et des compromis opportunistes avec certaines bourgeoisies nationales « d’États opprimés par l’impérialisme occidental » pour défendre les intérêts spécifiques en matière de stabilisation économique et politique de l’État soviétique …) interdisant les factions du parti, qui même si celle-ci était censée être temporaire dans un contexte de crise, a eu pour conséquence de marginaliser davantage la gauche communiste russe, au profit des fossoyeurs internes de la révolution. Celle-ci ne l’a pas laissé indemne non plus à ce propos, tout comme Trotsky même s’il évoluera plus tard en ce qui concerne la dissociation des conseils et du parti, la question du syndicat et de la militarisation du travail, à propos de la Chine et de l’autonomie du prolétariat contre le Kuomintang, le fait d’en finir avec le modèle de gestion unipersonnelle avec des directeurs d’usine sans pouvoir de contrôle réel des comités d’usines dans la participation à l’élaboration du plan de production (et la façon de les appliquer) via les soviets locaux et centraux, évolution qu’on pourra également constater concernant le sujet du taylorisme etc. [25].

Il convient tout de même d’évoquer brièvement le cas de la répression d’ouvriers grévistes pendant la guerre civile en Russie, qui a d’ailleurs été dénoncée par la gauche communiste russe car il aurait fallu tout faire pour négocier avec eux, même si en effet leurs revendications étaient souvent irréalisables dans les conditions extrêmement tendues de famine et de guerre civile. Parfois lors de certaines grèves, il y avait également des éléments contre-révolutionnaires mencheviks ou SR (même de gauche) qui s’y implantaient pour chercher littéralement à renverser l’État soviétique tout court sans compromis, cela n’a guère arrangé les choses [26]. De même en ce qui concerne les putschs commis par les bolcheviques de soviets passés entre les mains de mencheviks ou de SR étant donné que ces derniers souhaitaient activement le renversement de l’État soviétique. Pour les SR de gauche plus spécifiquement, qui au départ dirigeaient carrément avec les bolcheviques le Sovnarkom, le tournant décisif s’opère depuis le traité de Brest-Litovsk notamment considéré comme nécessaire temporairement par Lénine pour survivre, et il y a également eu une répression d’anarchistes comme ce fut le cas pour les gardes noirs en 1918 qui appelaient à s’armer contre les bolcheviques et l’État soviétique via leur presse [27] ainsi que des abus de la Tcheka là-dessus. Sans même parler des révoltes paysannes contre-révolutionnaires comme celle de Tambov par exemple, il y a également eu l’insurrection des marins de Cronstadt qui défendaient certaines revendications clairement légitimes (dont quelques-unes étaient directement inspirées de la constitution soviétique de 1918), d’autres comme le fait d’accorder une totale liberté dans un contexte aussi dangereux à des « socialistes révolutionnaires » qui en réalité faisaient en sorte de détruire la révolution le sont beaucoup moins en revanche. Outre leur confusion politique concernant la question de la petite bourgeoisie paysanne (dont leur lien avec les SR par exemple), du commerce et le souhait exprimé à de nombreuses reprises de ‘soviets sans communistes’ qui était différent de leur demande légitime d’autonomisation des soviets par rapport au parti. Il faut cependant rappeler que malgré le fait que les bolcheviks semblaient avoir des raisons légitimes de réprimer Cronstadt selon l’historien Paul Avrich [28] (outre les cas assez graves d’antisémitisme/racisme documentés historiquement concernant plusieurs marins influents parmi-eux, cela est surtout en relation avec le contexte international, par exemple la Pologne, à proximité, avec le risque imminent d’invasion impérialiste et l’occasion rêvée pour les contre-révolutionnaires de prendre le contrôle de la forteresse), cela n’infirme en rien l’énorme responsabilité des bolcheviques dans leur refus de négocier pour faire en sorte d’éviter cette tragédie qui concernait aussi des marins de Cronstadt qui initialement ont participé à la révolution d’octobre 1917 et qui pour beaucoup faisaient partie du camp prolétarien comme l’affirmait à juste titre Miasnikov et certains bolcheviques présents sur place (néanmoins une grande partie d’entre-eux venait aussi de la paysannerie notamment en 1921, cependant cela ne justifie toujours pas cette grave erreur qui a participé à intensifier davantage la substitution du parti sur les soviets [29]). D’autre part, il me semble que la position prise sur ce sujet au sein de la gauche communiste italienne par Bilan, Vercesi et la tendance Battaglia Comunista de Damen et qui dénonce les abus de la terreur rouge est pertinente. Car même si la violence de classe révolutionnaire sera indispensable (comme finira clairement par l’admettre Rosa Luxemburg lors de l’insurrection spartakiste), celle-ci ne peut pas s’effectuer tout le temps de la même façon indépendamment du groupe d’individus en question qu’elle vise et du contexte [30]. On pourrait également parler du conflit entre l’Ukraine makhnoviste qui ne défendait pas les mêmes intérêts de classe que les bolcheviques [31], et qui menait une politique paysanne petite-bourgeoise pro-troc régionaliste très critiquable sur beaucoup de points outre les pillages anti-ouvriers contre les greniers de soviets, en ayant même cherché à s’allier avec les autres armées vertes, le pogromiste Petlioura, ainsi que Grigoriev et ses troupes également responsables de pogroms [32]. Cela n’enlève pas que les bolcheviques ont aussi commis des erreurs à ce propos. En résumé, l’échec de la révolution mondiale a quant à lui scellé la dégénérescence de l’expérience soviétique, ce qui a eu un impact dévastateur pour le prolétariat mondial, mais cette expérience (de par ses apports bénéfiques, mais aussi à travers ses erreurs à ne pas reproduire) demeure toujours une leçon historique essentielle pour les communistes d’aujourd’hui.

En Allemagne, l’absence d’un parti révolutionnaire fort et ancré dans les conseils (en plus de l’influence énorme de la bourgeoisie et des syndicats réformistes) a permis à la social-démocratie de détourner le potentiel révolutionnaire. Ces expériences soulignent l’importance d’un parti communiste d’avant-garde, porteur d’un programme communiste clair, capable de militer au sein des conseils sans se substituer à eux, comme ce fut malheureusement le cas avec le Sovnarkom en Russie, initialement conçu comme une mesure temporaire et soumise encore à l’approbation des conseils, mais ayant conduit à une autonomisation excessive par rapport à la base des soviets, à partir du printemps 1918 en particulier, en raison de divers facteurs évoqués précédemment, malgré la défense de la révolution mondiale du prolétariat.

Dans le contexte actuel de crise du capitalisme, les communistes révolutionnaires doivent s’inspirer des leçons du passé pour construire un parti prolétarien, capable de militer au sein des organes d’auto-organisation afin de défendre une perspective communiste internationaliste. Par ailleurs la ligne portée par les camarades de la TCI lors de leur tract (pour les mobilisations du 10 et 18 septembre) à ce propos m’apparaît extrêmement pertinente :

 

Conclusion

 

L’articulation dialectique entre parti et conseils repose sur le principe de l’auto-émancipation prolétarienne. Les conseils ouvriers, en tant qu’organes de la dictature du prolétariat, sont l’expression de l’auto-organisation de la classe, mais ils ne peuvent garantir la victoire révolutionnaire sans une orientation communiste claire. Le parti révolutionnaire, émanant de la fraction la plus consciente du prolétariat, doit être un outil au service de la classe, participant activement aux conseils sans jamais chercher à se substituer à eux. En restant fidèle à ce principe, les communistes révolutionnaires (pléonasme) peuvent contribuer à la construction d’une société sans classes, sans exploitation et sans État, en s’appuyant sur les leçons historiques des luttes prolétariennes passées.

 

Réda

 


[6Speech In Opening the Congress, March 27-April 2, 1922.

[8Mieux vaut moins mais mieux, Lénine, 2 mars 1923.

[9Dans la résolution de la XIe conférence panrusse du PCR(b), qui s’est tenue du 19 au 22 décembre 1921, le problème de la limitation des pouvoirs a été soulevé, ce qui a servi de base au discours ultérieur de Lénine sur la limitation de ses prérogatives : « La compétence et le champ d’activité de la Tcheka doivent être réduits en conséquence et la Tcheka elle-même doit être réorganisée ». Il déclare que l’institution doit être restreinte à la sphère purement politique (le contrôle des activités dites contre-révolutionnaires) et non plus répressive en lui ôtant tout pouvoir décisionnel à ce niveau.

[15Lettre de Karl Marx à Jules Guesde récemment trouvée.

[19Wikirouge : Défense de l’URSS par Trotski.

[28Kronstadt 1921 – Paul Avrich.

[30La question de l’État, Octobre n°2 - Mars 1938.