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Pour une analyse mondiale du rapport de force entre les classes

 

Ci-dessous, nous publions notre contribution sur le premier point à l’ordre du jour de la seconde réunion internationale des groupes et éléments de la Gauche Communiste** : l’analyse du rapport de force entre les classes, de l’état et de la composition du prolétariat, de l’impact des évolutions structurelles et géographiques du capitalisme, etc. :

SOMMAIRE

** De plus amples informations paraîtront bientôt sur cette seconde réunion qui a rassemblé des camarades en provenance des États-Unis, de France, d’Angleterre, d’Italie, de Suède et de Hollande, tant sur notre site Web que sur ceux des autres participants (Perspective Internationaliste, Battaglia Comunista, Groupe Révolutionnaire Internationaliste, Old Moles, A Free Retriever’s Digest). Quant à la première réunion, le lecteur peut se référer à notre compte-rendu dans le n°7 de notre revue Controverses ainsi qu’une première réponse à une ’critique-diatribe’ dans le n°3 de notre Cahier Thématique, pages 56 à 63.

 


 

Le déplacement du centre de gravité du capitalisme

 

Comme marxiste, une analyse de la lutte des classes ne peut s’élaborer qu’à l’échelle mondiale. Cependant, force est de reconnaître qu’il existe trois grands retards préjudiciables de compréhension au sein de la Gauche Communiste :

Ce déplacement du centre de gravité du capitalisme est spectaculaire si l’on compare l’évolution de la part des pays développés ‘historiques’ à celle des pays émergents + en développements, calculé en parité de pouvoir d’achat [2] :

Graphe 1 : Distribution du PIB mondial par grandes zones

Ce déplacement géographique du centre de gravité du capitalisme concerne principalement l’Asie où la dynamique économique y a dépassé celle de l’Occident en termes de PIB (Graphe 2) :

Graphe 2 : Part dans le PIB mondial entre l’Asie, l’Occident et le reste du monde

Ce basculement est encore plus spectaculaire si l’on se concentre sur la seule production manufacturière : il y a un quart de siècle seulement, le G7 en concentrait encore les deux tiers pour un dixième en Asie, alors qu’aujourd’hui le G7 n’en détient plus que la moitié (un tiers en 2024) pour plus de 40% en Asie :

Graphe 3 : Part dans la production manufacturière mondiale : Bleu = G7 : US, Canada, Japon, ALL, UK, France, Italie ; Orange = I6 : Chine, Inde, Corée du sud, Thaïlande, Brésil ; Noir = reste du monde

En conséquence, non seulement le cœur du capitalisme s’est déplacé en Asie, mais aussi les principaux bastions du prolétariat mondial puisque les 3/5e du prolétariat manufacturier travaillant à la chaine s’y retrouvent … et la Gauche Communiste n’en n’a pas encore pris toute la mesure, ni sur les plans économiques, ni politiques et encore moins sociaux !!!

 

Vers une appréciation mondiale du rapport de force entre les classes

 

Dès lors, apprécier l’état du rapport de force au niveau mondial passe, au minimum, par une analyse de l’état de la lutte des classes en Asie ! Et cette analyse est importante à un double titre : pour apprécier la capacité du prolétariat à faire la révolution au niveau mondial, mais aussi pour apprécier sa capacité à résister à un embrigadement guerrier, tant du côté de Pékin que de Washington. Ci-dessous, nous avançons quelques caractéristiques générales qui devraient intervenir dans cette appréciation. Encore trop lapidaires, elles doivent être complétées et faire l’objet d’une discussion critique.

 

Les facteurs POSITIFS :

* Outre d’être numériquement important et jeune, le prolétariat en Asie est aussi très concentré, sans commune mesure à ce que l’on a connu en Occident … pensons aux 450 000 salariés du site industriel de Foxconn à Shenzhen !
* C’est aussi un prolétariat essentiellement manufacturier, travaillant à la chaine, qui n’a encore que faiblement subit le phénomène de tertiarisation-fragmentation.
* Si l’on en croit les rares informations disponibles, c’est également un prolétariat toujours combatif (Graphes 4 & 5) n’ayant pas subi le profond reflux du prolétariat occidental depuis un demi-siècle (Graphe 6).
* Enfin, la classe ouvrière en Asie est beaucoup plus éduquée et concentrée et vit dans une société bien plus développée que celle de la Russie en octobre 1917 (où le prolétariat était minoritaire dans une société encore largement agricole).

 

Les facteurs NÉGATIFS :

* Le prolétariat en Asie a peu d’expériences historiques et se fait encore beaucoup d’illusions sur la démocratie, sur des syndicats ‘libres’, sur la poursuite de la prospérité économique…, en particulier en Chine, mais pas seulement.

Néanmoins, notre sentiment est que, malgré ces indéniables facteurs négatifs, ils n’effacent pas l’énorme potentiel révolutionnaire de ce prolétariat industriel, nombreux, concentré, éduqué et combatif. Tout comme pour le prolétariat en Russie 1917, sa jeunesse et le peu de poids d’une social-démocratie réformiste comme en Occident peuvent même en faire des atouts. Certes, cette fraction du prolétariat mondial aura besoin de l’apport des expériences de ses secteurs historiques (tout comme la révolution en Russie avait besoin de son extension à l’ouest), mais les faiblesses qui le caractérisent ne doivent pas être surestimées.

Graphe 4 : Grèves en Chine – 1978-2013

Graphe 5 : Nombre de grèves en Chine – 2011-2023

Le basculement géoéconomique et impérialiste du monde autour de la bipolarisation Chine-USA confère une nouvelle responsabilité au prolétariat de ces deux grandes puissances, d’autant plus que celui en Europe a subi un profond recul de plus d’un demi-siècle (Graphe 6) [3]. De plus, ce prolétariat ‘historique’ d’Europe occidentale se retrouve terriblement affaibli et dans une position moins centrale qu’auparavant, coincé qu’il est, économiquement, socialement et politiquement, entre ces deux puissances que sont les États-Unis et la Chine. D’un autre côté, le prolétariat de ces deux super-puissances est caractérisé par deux faiblesses historiques : (1) bien que pour des raisons différentes, il baigne dans une ambiance viscéralement ‘anti-communiste’ et (2) il a historiquement peu contribué au mouvement ouvrier international.

Graphe 6 : Grèves dans 16 pays développés [4]

 

Existe-t-il un ‘réveil historique de la lutte des classes’ – CCI ?

 

Les conséquences de la période pandémique (pénuries, chômage…) relayées par celles de la guerre en Ukraine (inflation…) ont impulsé une poussée des combats de classe dans plusieurs pays, poussée qui a sensiblement tranché avec le calme social des quatre à cinq décennies précédentes (Graphe 6). Cette poussée fut particulièrement marquante au Royaume-Uni, tant dans sa durée que dans son intensité (Graphe 7), beaucoup moins dans les autres pays (cf. annexe). Pour autant, peut-on raisonnablement parler de reprise historique de la lutte des classes au niveau international comme le défend le CCI [5] ?

Graphe 7 : Journées de travail perdues pour fait de grève - RU

Assurément NON … pour les raisons suivantes : Cette poussée n’était limitée qu’à quelques pays et elle s’est progressivement épuisée [6] . De plus, si l’on prend du recul temporel, force est de constater que son ampleur est relativement faible comme en atteste le graphique ci-dessus pour le pays où cette poussée fut la plus forte et la plus longue : le Royaume-Uni. Enfin, dans les quelques autres pays cités par le CCI, cette poussée est soit inexistante, soit se décèle à peine (cf. annexe).

Le caractère modeste et limité de cette poussée de fièvre sociale se comprend si l’on mesure la longueur et la profondeur du demi-siècle de recul des conflits sociaux ainsi que la désorientation idéologique induite. Ce recul implique que la classe ouvrière part de plus bas, de beaucoup plus bas, et avec moins de points d’appui que jamais : peu de conscience d’un intérêt collectif commun en perspective au-delà de revendications immédiates ; pas ou très peu de tendance à la prise en main et l’auto-organisation des luttes ; pas de conscience claire et partagée de la situation et des forces en présence ; une profonde perte des leçons des expériences du passé qui se traduit par un regain de confiance à l’égard des syndicats et même des forces politiques de gauche ; pas de programme ou de projet, même vague ; des organisations révolutionnaires lilliputiennes et fragmentées qui se contentent de rabâcher de vieux logiciels obsolètes… Pire, beaucoup d’illusions et de désorientations accumulées, résultat de décennies de matraquage de l’idéologie capitaliste et plus aucune forme de médiation organisationnelle préexistante quelle qu’elle soit. Compte-tenu des caractéristiques de ce recul subi depuis un demi-siècle, si des luttes d’ampleur advenaient dans l’aire occidentale, elles auraient comme énorme tâche de reconstruire à partir de presque rien. Tout devra s’élaborer sur le tas, dans le mouvement, avec de très faibles forces politiques et théoriquement impréparées.

Et de toutes ces choses qui lui manquent, les plus décisives et sans doute les plus difficiles, ce sont : que le prolétariat se réapproprie son identité de classe, que s’élaborent et se diffusent un projet et un programme à la hauteur de la situation historique présente et qu’émergent des avant-gardes capables d’analyser et de porter ces perspectives – ce qui est encore très loin d’être le cas, malheureusement !

 

C.Mcl, juin 2024.

 

Annexe : dans sa presse, le CCI cite d’autres pays que le Royaume-Uni qui seraient marqués par cette reprise internationale des combats de classe : USA, France, Allemagne, Espagne, Mexique…. Qu’en-est-il en réalité ? Toutes les données existantes contredisent formellement les affirmations du CCI et confirment nos conclusions :

Autrement dit, comme à son habitude, le CCI prend ses désirs pour la réalité car il fait primer ses schémas idéologiques sur les faits comme nous l’avons développé dans notre Cahier Thématique n°3, cahier qui montre que cette organisation est bien une cristallisation du pôle idéaliste au sein de la Gauche Communiste.

 

Graphe 8 : USA – Nombre annuel de grévistes

Graphe 9 : France - Nombre de journées non travaillées pour fait de grève


Graphe 10 : Allemagne – Nbr d’entreprises touchées par des grèves (1993 à 2022)

Graphe 11 : Espagne – Nombre de grèves en Espagne – 2000-2023

Graphe 12 : Espagne – Nombre de grèves – 1977-2016

 

[1Le champion toutes catégories de ces retards est représenté par le Courant Communiste International (CCI) qui a mis plus de quatre décennies avant de reconnaître à demi-mots la croissance chinoise. À demi-mots car, aujourd’hui encore, il se tait dans toutes les langues sur les croissances dans le reste de l’Asie. À demi-mots aussi, car le CCI récuse d’avoir sous-estimé les évolutions en Chine : seul un ‘certain schématisme de sa compréhension des manifestations de la décadence du capitalisme’ est reconnu (cf. Réponse à Ferdinand) … alors que cette formidable croissance asiatique vient frontalement démentir sa théorie de la ‘décadence du capitalisme en 1914’ ainsi que ses bases théoriques, à savoir la ‘saturation mondiale de marchés complètement ruinés’.

Ainsi, dans un texte fondateur de 1980, coécrit par les mentors historiques et actuels du CCI : MC & FM, Revue Internationale n°23, 1980 (texte qui servait même de ‘plateforme-bis’ pour l’intégration de ses candidats comme militants), le CCI soutenait que : « La période de décadence du capitalisme se caractérise par l’impossibilité de tout surgissement de nouvelles nations industrialisées. Les pays qui n’ont pas réussi leur ‘décollage’ industriel avant la 1è guerre mondiale sont, par la suite, condamnés à stagner dans le sous-développement total, ou à conserver une arriération chronique par rapport aux pays qui ‘tiennent le haut du pavé’. Il en est ainsi, de grandes nations comme l’Inde ou la Chine dont ‘l’indépendance nationale’ ou même la prétendue ‘révolution’ (lire l’instauration d’un capitalisme d’État draconien) ne permettent pas la sortie du sous-développement et du dénuement ». Et l’explication de cette « impossibilité de tout surgissement de nouvelles nations industrialisées » est fournie à la suite immédiate de ce passage :

« Cette incapacité des pays sous-développés à se hisser au niveau des pays les plus avancés s’explique par les faits suivants : 1) Les marchés représentés par les secteurs extra-capitalistes des pays industrialisés sont totalement épuisés […] 3) Les marchés extra-capitalistes sont saturés au niveau mondial. Malgré les immenses besoins et le dénuement total du tiers-monde, les économies qui n’ont pu accéder à l’industrialisation capitaliste ne constituent pas un marché solvable parce que complètement ruinées. 4) La loi de l’offre et de la demande joue contre tout développement de nouveaux pays. Dans un monde ou les marchés sont saturés… ».

[2C’est-à-dire un mode de calcul plus approprié puisqu’il s’appuie sur les pouvoirs d’achat locaux et non sur les taux de change pour convertir les PIB nationaux respectifs en monnaie commune (le dollars) afin de pouvoir les additionner et les comparer.

[3Nous avons analysé en détail ce profond recul du prolétariat ‘occidental’ aux pages 9 à 11 de notre Cahier Thématique n°3.

[4USA, Canada, Japan, Germany, France, UK, Spain, Italy, Norway, Austria, Denmark, Belgium, Sweden, Switzerland, Australia, New Zealand.

[5Lire « La signification de ‘l’été de la colère’ en Grande-Bretagne : Le retour de la combativité du prolétariat mondial » dans la Revue Internationale n°169 du CCI.

[6Contrairement à ce que prédisait le CCI en mai 2023 dans sa « Résolution sur la situation internationale » de son 25ème congrès : « Ce développement des luttes n’est pas un feu de paille mais possède un avenir. Il indique un processus de renaissance de la classe après des années de reflux, et contient le potentiel de récupération de l’identité de classe, de la classe reprenant conscience de ce qu’elle est, de la puissance qu’elle a quand elle entre en lutte. Tout indique que ce mouvement de classe, né en Europe, peut durer longtemps et se répétera dans d’autres parties du monde. Une situation nouvelle s’ouvre pour la lutte des classes ».