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Jean Malaquais (1908-1998)

 

Le samedi 5 juin 2010, s’est créée une « Société Jean Malaquais » à Paris. Il est encore très utile de promouvoir la lecture et l’analyse des œuvres de Malaquais, car même si plusieurs personnes connaissent aujourd’hui l’écrivain et ont découvert Les Javanais ou Planète sans visa ou Le Gaffeur (éditions Phébus), on peut encore élargir son lectorat. Cependant, au-delà de ses romans, peu de gens savent qu’il a participé au mouvement de la Gauche Communiste Internationaliste et qu’il a laissé des correspondances politiques.

De son vrai nom Wladimir Malacki, Jean Malaquais est mort en 1998 tandis que la quasi-totalité de son œuvre littéraire était en train d’être rééditée après cinquante ans de purgatoire. Depuis la fin des années 1920 où il arrivait de sa Pologne natale à Paris, après un parcours méditerranéen, Jean s’était rapproché des groupes de la Gauche Communiste à travers son amitié pour Marc Chirik qui était devenu son mentor politique. En 1940, ils se retrouvèrent dans la nasse marseillaise où étaient réfugiés les parias du gouvernement pétainiste de Vichy auquel les nazis avaient concédé une zone dite « libre » dans le sud de la France. Ils travaillèrent, y compris avec Robert Salama, dans une entreprise intitulée le « Croque-Fruit », dirigée par des trotskystes et reçurent leur solde après avoir fait la grève contre les conditions de travail.

Ces deux ans d’existence forment la trame du roman avec lequel Jean faillit obtenir le prix Goncourt. Il s’agit de Planète sans visa dont le héros principal Marc Laverne n’est autre que Marc Chirik. On y remarque la peinture d’un personnage qui a toutes les qualités d’un militant hors-pair, tenace et courageux, mais qui tout en combattant les rafles contre les juifs, développe des idées radicales contre la société capitaliste en dénonçant la démocratie des « alliés » à travers le rôle de l’antifascisme. D’emblée, au-delà d’un engagement politique indéniable aux côtés de la Gauche Communiste, Jean fut aussi un romancier à idées. Cela avait commencé avec Les Javanais qu’il écrivit grâce à l’aide matérielle d’André Gide et avec lequel il obtint le prix Renaudot en 1939. Après avoir fini par bénéficier d’un visa, Il s’embarqua à Cadiz, en 1942, et vécut au Vénézuela puis au Mexique où il eut de violentes querelles avec Victor Serge (voir le dossier de cette affaire qui est conservé à l’Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam) et Benjamin Péret. Après la fin de la guerre, il se retrouva aux Etats-Unis et devint le membre correspondant de la Gauche Communiste de France qui publia la revue Internationalisme de janvier 1945 à 1952.

A propos des origines de la Gauche Communiste de France, on peut se reporter à la brochure : Contribution à une histoire du mouvement révolutionnaire, 2001, p.13-49, conçue par Michel Olivier au nom du Courant Communiste International. Quelques extraits : « A côté de la Fraction italienne, en 1942, s’est créé à l’instigation de Marc Chirik le Noyau français de la Gauche communiste. Parmi ses membres se trouvent : Mousso (Robert Salama), Frédéric (Suzanne V.), Alberto (Véga, ex-membre des jeunesses du POUM), Robert C ancien trotskyste, Cl (Jean Malaquais) en est proche en tant que ’compagnon de route’. »

Il existe une correspondance entre les deux hommes qui date des années d’après-guerre et qui a été publiée par Pierre Hempel (elle est actuellement épuisée) mais malheureusement, d’après Elisabeth Malaquais, cet ancien militant du CCI n’en a pas publié l’intégralité. Les éditions du collectif Smolny ont republié la correspondance des deux hommes ; celle-ci est consultable sur leur site [1]. Les Archives politiques de Malaquais sont en train d’être rangées pour prendre place à l’Institut d’Amsterdam. C’est dans une de ses lettres que Jean explique à Marc son conflit avec Victor Serge au Mexique en 1945 : « J’ai rompu avec Serge sur des questions politiques. Il est devenu un vulgaire opportuniste, envisageant des concentrations « démocratiques » qui engloberaient toutes les tendances « socialisantes » (le mot est de lui ; les termes : socialisme et révolution, ne reviennent jamais dans son langage), « démocratiques, chrétiennes et même conservatrices-libérales. »
« L’éclat a eu lieu au cours d’une réunion publique, où j’avais dit qu’il s’engageait vers un front unique avec y compris les torys anglais. Il en a fait « un malheur », une histoire personnelle, déchaînant d’incroyables manœuvres pour me mettre au ban de l’émigration politique de ce pays. Le résultat en a été qu’il se trouve complètement isolé, tout le monde, sans exception ayant rompu avec lui » (réponse de Jean Malaquais, Mexico, le 24 septembre 1945, p.334, dans Marc Laverne et la Gauche communiste de France, tome I, 1920-1970, textes choisis, présentés et rassemblés par Pierre Hempel).
Jean, comme Marc, sont réapparus en France avec la grève générale de Mai-Juin 1968. Mais Jean ne participa pas au regroupement révolutionnaire de 1970-1972 et n’adhéra pas au C.C.I., fondé en janvier 1975. Cependant, il demeura souvent à Paris et cela permit d’avoir de nombreux entretiens politiques avec lui (en particulier autour des luttes en Pologne). Restant fidèle aux positions fondamentales de la Gauche Communiste, il demeura un solide compagnon de route malgré certaines querelles. En 1995, par un concours de circonstance, il eut la chance que son œuvre littéraire put être rééditée et donc lue par les nouvelles générations. Lors d’un entretien radiophonique, un journaliste lui demanda quel serait le titre de son prochain roman et, tel un Javanais éternel, il répondit sur le mode de la provocation : « Z ‘Arab ».

 

Fondation de la société Jean Malaquais

Cette société est évidemment totalement indépendante et n’a aucun lien, politique ou autre, avec le milieu, passé ou actuel, de la Gauche Communiste Internationaliste. Cependant, des individus peuvent venir de ce milieu et y participer.

Douze ans après sa disparition, le souvenir de Jean Malaquais demeure vivace. Une thèse de doctorat, soutenue avec succès par Geneviève Nakach, a eu lieu en Sorbonne sous le titre : « Un nouveau réalisme au XXe siècle. » Un colloque s’est tenu en 2008 (époque où Jean aurait eu 100 ans !) sous le titre « Malaquais rebelle. » Et, le 5 juin 2010, vient d’être fondée une Société qui « a pour but principal de favoriser la diffusion et l’étude de l’œuvre de Jean Malaquais.
Son site est : http://www.malaquais.org. Un bulletin annuel, adressé à tous les membres de la SJM, proposera ainsi de découvrir des textes inédits de Jean Malaquais, des articles consacrés à son œuvre, sa vie et son environnement historique, ainsi que diverses informations bibliographiques. »

Le premier volume des Cahiers Jean Malaquais, reproduisant les actes du colloque de mai 2008, a été fourni aux adhérents de la fondation à jour de cotisation. On peut, parmi d’autres, y lire deux communications significatives des positions politiques de Malaquais :

- L’une s’intitule : Jean Malaquais, internationaliste par Yann Martin. Il écrit : « Il ne cesse de fustiger le capitalisme, l’impérialisme, le nationalisme, le patriotisme. La nation, la patrie, la race ne sont à ses yeux qu’un ’ habillage idéologique ’. A longueur de pages, on peut relever des commentaires assassins sur le ’ brigandage impérialiste ’, ’ l’esclavage salarial ’, ’ la chaîne des impérialismes ’ pour un homme tel que Malaquais, qui n’a « que faire de l’idée de patrie » et « récuse la moindre allégeance à l’idée d’Etat, de nation, il n’y a jamais eu de patriotisme que chauvin et belliqueux ». Politiquement, les positions de Malaquais sont celles d’un internationaliste convaincu. Ses arguments sont en partie ceux de la gauche communiste ; ses analyses sont partagées à l’époque par certains mouvements d’extrême-gauche, trotskystes ou non. Il n’est pas le seul à émettre ces jugements sur les sociétés capitalistes et à mettre sur le même plan les fascismes, les démocraties et la stalinisme. Notons que Trotski pour sa part ne se livre pas à cette assimilation aujourd’hui assez courante et qu’à l’instar de Boris Souvarine, il ne confond pas les pays capitalistes et l’Etat ouvrier dégénéré qu’est pour lui la Russie stalinienne. (p.65-66)

- L’autre porte le titre de : Le nommé Jean Malaquais ou l’anti-patriote comme il respire par Georges Millot. Il s’agit bien sûr d’une référence au pamphlet iconoclaste que Malaquais écrivit contre Louis Aragon, membre du parti stalinien qui avait adressé une ode au Guépéou (cf. Le nommé Louis Aragon ou le patriote professionnel, revue Masses, n°6, Paris, décembre 1946). Il est dit : « La construction impeccable du pamphlet consiste à montrer qu’Aragon n’est pas grand-chose, en tout cas rien par lui-même. Malaquais brosse un tableau général du patriotisme ordinaire, de son indigence et de son ridicule ; il démasque ensuite ceux qui font commerce de cette marchandise frelatée et, parmi eux, ceux qui suivent en cela les directives staliniennes ; il relève les étapes de la déchéance littéraire d’Aragon depuis qu’il est devenu l’instrument de ce courant… » (p.82).

Lors de la journée du 5 juin, trois communications ont été proposées et furent suivies à chaque fois de discussions avec l’assistance. Toutes furent passionnantes, mais celle de Geneviève Nakach qui traita du thème : « Convictions et personnages internationalistes chez Malaquais », eut une grande résonance. Elle nous fit part de ses recherches en Pologne, à Varsovie, par rapport à l’adolescence de Jean et à ses possibles relations, par le biais de sa mère, avec le milieu Juif internationaliste du Bund qui avait eu des polémiques avec la social-démocratie de Rosa Luxemburg avant 1914 et qui représentait une grande force militante. Ensuite, elle fit ressortir et analysa les nombreux enjeux/dissensions politiques qui parcourent Planète sans visa, principalement celui qui se focalise entre les deux personnages de Marc Laverne (Marc Chirik), l’internationaliste intransigeant, et de Ivan Stépanoff (Victor Serge), prêchant l’alliance avec les démocraties face aux fascismes.

La deuxième journée qu’animera la Société Jean Malaquais a été fixée au mois de novembre 2011.

Guy

 

Publié dans Controverses n°4, Novembre 2010.