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Karl Marx à l’ombre de l’année Charles Darwin 2009 (Ière partie)

« Charles Darwin a découvert la loi du développement de la nature organique sur notre planète. Marx a découvert la loi fondamentale qui explique comment l’histoire humaine change et se développe, une loi si simple et évidente que sa simple énonciation est presque suffisante pour recueillir l’assentiment » (Friedrich Engels [1]).

« Il n’y a pas deux scientifiques qu’on peut citer, dans la seconde moitié du 19ème siècle, qui ont dominé l’esprit humain à un degré plus élevé que Marx et Darwin. Leurs enseignements ont révolutionné la conception que les grandes masses avaient du monde. Pendant des décennies leurs noms ont été sur la langue de tous, et leurs enseignements sont devenus le point central pour les luttes idéologiques qui accompagnent les luttes sociales d’aujourd’hui. La cause de cela réside principalement dans le contenu hautement scientifique de leurs enseignements » (Anton Pannekoek [2]).

1. Introduction

L’espèce humaine existe depuis plus de 2 000 000 d’années. Les derniers ancêtres communs à tous les êtres humains d’aujourd’hui vivaient il y a environ 200 000 ans. Pourtant, ce n’est qu’en 1759, il y a 250 ans, que l’embryologiste allemand Caspar Friedrich Wolff eût l’audace de mettre en question la fixité des espèces et de proposer l’idée de descendance commune [3]. Et il y a seulement 200 ans, en 1809, que Jean-Baptiste Lamarck publia sa Philosophie zoologique, une première tentative de donner un cadre scientifique à ce qui était alors appelé la transmutation [4]. 1809 est aussi l’année où naquit Charles Darwin. A l’âge de cinquante ans, il publia en octobre 1859 L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie [5], présentant une première théorie générale du développement de la vie. Homme de science humaniste et méditatif, désireux que sa théorie soit jugée pour ses stricts mérites scientifiques, Darwin était très prudent par rapport aux préjugés religieux qu’il pouvait rencontrer et, bien qu’il fut très intéressé par la question sociale, il ne s’engagea jamais activement dans un quelconque mouvement.

Pourtant, malgré lui, sa théorie devint immédiatement le sujet d’un véritable débat politique. Ce ne fut pas par hasard si c’est en 1859 également que le Parti libéral de Grande-Bretagne se forma avec la défense de l’égalité des chances pour les individus par des mesures institutionnelles : que le meilleur gagne, abolition des privilèges aristocratiques issus de la propriété foncière, et tant pis pour les perdants ! Entre autres choses, le libéralisme défendait une politique sociale générale, des services de santé, d’éducation, des bibliothèques publiques, la réhabilitation des prostituées, et last but not least, le contrôle des naissances pour les pauvres. La bourgeoisie libérale croyait dans le progrès par des solutions techniques pour tous les problèmes. Selon elle, la naturelle « sélection des plus aptes » [6] entre les humains individuels serait gênée par une restriction légale inutile. Après la publication de L’origine des espèces, le livre tout comme Charles Darwin lui-même furent identifiés au mouvement libéral et, en retour, les libéraux britanniques firent un usage, sinon du livre, du moins du titre de celui-ci dans son intégralité pour propager leur propre philosophie politique. De tous, c’est Charles Darwin qui fut le plus fort critique de ce qui était advenu de son travail, ce qui se révéla en 1871, lorsqu’il publia La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, et un an plus tard L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux, deux ouvrages qui furent largement ignorés.

Quelques mois plus tôt de cette même année 1859, Karl Marx avait publié sa Contribution à la critique de l’économie politique, présentant une théorie générale du développement de la société humaine appliquée au mode de production capitaliste. C’était le résultat non seulement d’un grand exploit intellectuel, mais aussi le fruit du mouvement politique émancipateur du prolétariat auquel Karl Marx voulait contribuer : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer » [7]. A la différence de Charles Darwin, Karl Marx optait pour un mouvement politique : l’auto-émancipation du prolétariat. Mais il écrivait aussi : « Toute opinion basée sur une critique scientifique est la bienvenue » [8].

Cinquante ans plus tard, en 1909, Anton Pannekoek publia Marxisme et Darwinisme, résumant un demi-siècle de débats dans le mouvement ouvrier sur le sujet, définissant clairement les différents domaines d’application et la signification aussi bien scientifique que politique des deux : Darwin pour la compréhension de la nature vivante, Marx pour celle de la société humaine, mais clairement en continuité et en complémentarité l’une de l’autre, les deux révolutionnant notre compréhension du monde [9]. Il remarqua aussi comment la théorie de l’évolution de Darwin avait dès son apparition été détournée pour pouvoir être exploitée contre la classe ouvrière [10], et qu’elle était combattue dans son essence à cause des possibles implications sociales qu’elle contenait [11].

Aujourd’hui, de tous ces anniversaires, seule la naissance de Charles Darwin et la publication de L’origine des espèces sont l’objet de l’attention des medias. Il y a, bien sûr les différentes écoles du Créationnisme et de l’Intelligent Design qui font campagne activement contre la théorie de l’évolution [12]. Il y a aussi les darwiniens humanistes, qui défendent la démocratie occidentale, la tolérance religieuse et la séparation de l’Eglise et de l’Etat [13], se référant parfois timidement au marxisme, opposés à l’enseignement de préjugés religieux dans les classes de biologie et défenseurs de l’enseignement de la vraie science. Et il y a les athéistes néo-darwiniens, humanistes également, souvent des sociobiologistes et des psychologues évolutionnistes, qui mettent en garde contre les dangers de la religion et l’irrationalité, rejetant en général le marxisme [14]. La plupart des gauchistes qui se réclament du marxisme défendent le darwinisme contre la religion, tout en rejetant la sociobiologie et la psychologie évolutionniste, le tout considéré comme pas très politiquement correct [15], essentiellement sur des bases morales [16]. Ils ont tous des arguments, souvent très attrayants.

Karl Marx n’est pas oublié, au contraire. L’effondrement des bourses depuis 2008 a fait resurgir le spectre d’une crise économique comparable par sa longueur et sa profondeur à celle des années 1930. Cette crise a elle-même surgit d’une chute du taux de profit depuis 2005. Après une longue absence, les travaux de Karl Marx font leur retour sur les étagères des librairies dans de nouvelles éditions.

Il y a une question simple qui nécessite de façon pressante une réponse : si notre capacité de prendre notre destin en mains trouve effectivement ses racines dans notre biologie et éthologie, quel est le lien entre cela et le développement historique des rapports de production et de reproduction que nous ne contrôlons pas mais desquels nous nous sentons prisonniers ? Comment se fait-il alors que, avec toute la science et la technologie, toutes les compétences et connaissances disponibles, il n’ait pas encore été mis fin à la pauvreté, à l’exploitation, à l’insécurité de l’existence et à la guerre ? Comment est-ce possible que la nature soit encore exploitée au lieu d’être maîtrisée, ce qui nous mène non seulement à une catastrophe écologique mais encore à un effondrement démographique ? Où sont les forces dans la société qui, non seulement peuvent mais aussi seront contraintes de se révolter, simplement pour survivre et offrir un meilleur futur à la génération suivante ? Quant on pose ces questions il est très difficile d’ignorer les noms de Charles Darwin et Karl Marx.

Friedrich Engels n’eut pas besoin de beaucoup de mots pour démystifier ce qui au premier abord semblait si gênant dans le principal travail de Charles Darwin. En 1865 il écrivit au démocrate libéral Friedrich Albert Lange qui, en défendant sa propre version du darwinisme, déclarait que le capitalisme était en accord avec la nature : « C’est tout au déshonneur du développement bourgeois moderne qu’il n’ait pas encore progressé au-delà des formes économiques du règne animal. Les soi-disant ‘lois économiques’ ne sont pas les lois éternelles de la nature mais des lois historiques qui apparaissent et disparaissent, et les codes de l’économie politique moderne, pour autant que les économistes les aient tracés correctement et objectivement, est pour nous essentiellement un résumé des lois et des conditions dans lesquelles la société bourgeoise moderne peut exister, en un mot : ses conditions de production et d’échange exprimées et résumées abstraitement. Pour nous donc, aucune de ces lois, pour autant que ce soit une expression de rapports purement bourgeois, n’est plus ancienne que la société bourgeoise moderne ; celles qui ont été plus ou moins valable pour toute l’histoire antérieure, sont ainsi seulement une expression de ce qui y a de commun à toutes les formes de société basées sur la domination de classe et l’exploitation de classe » [17].

L’agitation actuelle à la fois sur le marxisme et le darwinisme n’est pas vraiment une surprise puisque depuis un siècle et demi ceux-ci ont posé les questions les plus fondamentales de l’humanité et puisque tous les deux ont été déformés pour pouvoir correspondre aux besoins idéologiques des classes dominantes partout dans le monde.

Le nom de Charles Darwin avec sa théorie a été abusivement utilisé pour défendre une hiérarchisation des êtres humains dans le domaine de l’intelligence couplée à la race, pour justifier la discrimination sexuelle, pour propager l’eugénisme et le génocide, la guerre et l’impérialisme, non seulement par le national-socialisme allemand et le fascisme italien, mais aussi par des Etats très démocratiques comme par exemple les Etats-Unis, la Suède et la Suisse [18]. Ses mots ont été déformés et tordus pour les faire correspondre aux idéologies visant à la stérilisation ou à l’élimination physique de celui qui est considéré comme « inférieur » ou « dégénéré ». Les distorsions de sa théorie ont largement contribué au rejet de celle-ci, mais elles n’ont jamais touché la théorie elle-même.

Charles Darwin n’a jamais manqué une occasion de critiquer l’eugénisme de son demi-cousin Sir Francis Galton, [19] tout comme ce qui sera appelé plus tard le social-darwinisme inspiré par le pas du tout darwiniste Herbert Spencer, [20] avec son idée que la méchanceté naturelle l’emporterait toujours sur la bienveillance culturelle, qu’il en était ainsi, quoi que l’on fasse, et qu’un Etat minimal, libéral devrait être là pour veiller à garder tout le monde dans le rang.

Bien avant de publier la théorie qui le rendit célèbre, Charles Darwin écrivit : « On a souvent tenté de minimiser l’esclavage en comparant l’état des esclaves à nos paysans les plus pauvres : si la misère de nos pauvres n’est pas provoquée par les lois de la nature mais par nos institutions, notre pêché est grand ; mais qu’en est-il de l’esclavage, je ne vois pas (…) Ceux qui s’attendrissent sur le maître de l’esclave et qui manifestent leur froideur envers l’esclave, ne semblent jamais se mettre eux-mêmes à la place de ce dernier ; quelle sinistre perspective, sans même un espoir de changement ! Imaginez-vous que, par le hasard, se réalise cette menace permanente que votre femme et votre petit enfant […] vous soient arrachés et soient vendus comme des bêtes au premier venu ! Et ces actes sont faits et minimisés par des hommes, qui professent l’amour du prochain comme de soi-même, qui croient en Dieu, et prient pour que sa Volonté soit faite sur terre ! On fait couler le sang, tout en ayant le cœur tremblant […] » [21].

Et des années plus tard il ajouta : « Aussi essentiel que ce qu’a été et est encore la lutte pour la vie, en ce qui concerne le plus fondamental de la nature de l’homme, il y a cependant d’autres choses plus importantes. En effet, les qualités morales évoluent, directement ou indirectement, beaucoup plus comme le résultat des habitudes, du pouvoir de la raison, de l’instruction, etc., que par la sélection naturelle ; bien qu’on puisse sûrement attribuer à cette dernière les instincts sociaux, qui ont assuré la base du développement du sens moral » [22].

Il désapprouvait aussi les conclusions souvent tirées de sa théorie : « J’ai eu dans un journal de Manchester un avis plutôt bon montrant que ma théorie a ‘ peut-être raison’, et donc que Napoléon a raison, et que tous les commerçants tricheurs ont raison » [23].

Le nom de Karl Marx a lui aussi été abusivement utilisé pour justifier la répression brutale et barbare, les morts dans les camps du stalinisme et du maoïsme, et les caricatures de capitalisme d’Etat de l’ex-bloc impérialiste des pays de l’Est, de la Chine, de Cuba et du Cambodge, sans parler de tous les autres. L’implosion du bloc de l’Est en 1989 est supposée avoir fourni la preuve finale que le communisme était mort, que le marxisme avait fait faillite et que la classe ouvrière avait disparu. Entretemps, le pseudo-scientifique lysenkoisme qui fut longtemps présenté comme une « biologie marxiste » dans l’ex bloc de l’Est, et aussi en dehors de celui-ci parmi les compagnons de route du stalinisme, a été mis au rencart [24]. L’effondrement du stalinisme a mis fin au plus grand mensonge de l’histoire, l’idée selon laquelle la « construction du socialisme en un seul pays » est possible, ce qui n’était rien d’autre qu’une justification d’une autre forme de nationalisme et d’impérialisme. La banqueroute du stalinisme a ouvert la voie à une meilleure compréhension de ce que Karl Marx a vraiment mis en avant.

Le vingtième siècle a montré comment les plus grandes découvertes peuvent être et ont été dévoyées dans des idéologies pseudo-scientifiques qui les ont détournées contre l’humanité dans l’intérêt d’une minorité et du maintien d’un système social obsolescent. Mais comme les questions n’ont pas disparu, tout deux, le darwinisme et le marxisme ont survécu et suscitent plus que jamais l’attention.

Au cours de ces cinquante dernières années, la synthèse moderne de la théorie de l’évolution, élaborée pendant la seconde guerre mondiale, a été présentée comme très humaniste. C’était un mélange de besoins scientifiques réelle et de besoins politico-idéologiques face au nazisme et au stalinisme pour mieux défendre le bloc occidental avec sa démocratie bourgeoise. Il en serait terminé de l’eugénisme et du social-darwinisme. Les lois de l’hérédité de Gregor Mendel, la théorie du germe d’August Weismann, les mutations d’Hugo De Vries, et finalement la classification des espèces de Willi Hennig, ont toutes contribué à une formidable synthèse, et effectivement d’énormes avancées ont été faites, en particulier et parmi les plus spectaculaires dans le domaine de la génétique. Il n’en reste pas moins que de sérieuses questions subsistent.

Des biologistes tendent à observer la société humaine et les êtres humains d’un point de vue essentiellement biologique, et quand ils n’ont pas une compréhension claire du développement de la société humaine, qui ne fait pas partie quoi qu’il en soit du champ d’application de leur profession, ils tendent aussi inévitablement à transposer leurs propres préjugés sociaux dans leur science naturelle. Par ailleurs la bourgeoisie, classe dominante historiquement limitée, ayant un intérêt dans l’extraction du surtravail, mais tout en excluant du travail, et donc de l’essentiel de la vie sociale de l’humanité, une partie toujours plus grande de l’humanité, développera inévitablement une compréhension limitée, à courte vue, une fausse conscience à la fois de la nature, et de la société humaine. Dans ce sens, la science est conditionnée par la société qui la produit, et à la fin, on veut encore des désastres, et doit être critiquée à la fois d’un point de vue marxiste et darwinien.

Après un siècle et demi, il est plus évident que jamais qu’il est même difficile de comprendre l’un sans l’autre. Les véritables résultats des sciences naturelles n’appartiennent à aucune classe sociale en particulier. C’est dans ce sens qu’Auguste Bebel écrivit que « le darwinisme, comme toute vraie science, est une science hautement démocratique » [25]. Alors que la science peut être étudiée par tout le monde, d’une part, tout un chacun n’a ni les moyens, ni le bagage nécessaire pour apprécier ou juger le progrès réellement accompli et pour distinguer celui-ci des préjugés sociaux qui l’accompagne, et ensuite, la science est moins que jamais une activité d’individus que celle de grandes institutions reposant sur des financements importants qui ne sont fournis que pour des raisons spécifiques : le simple besoin de nouvelles technologies, ou les seuls besoins idéologiques.

Karl Marx écrivit dans son analyse du capitalisme : « l’évolution des formes économiques de la société est présentée comme un processus de l’histoire naturelle » [26]. Cela ne signifie pas seulement que nous avons besoin de comprendre beaucoup mieux le processus de l’histoire naturelle pour être capable de comprendre le développement social, mais aussi que nous avons besoin de voir ce que les deux ont en commun et en quoi ils sont différents. Même si les marxistes peuvent avoir de fortes opinions sur les résultats des sciences naturelles, le « marxisme », contrairement aux prétentions staliniennes, ne tranche pas sur les questions de sciences naturelles.

Les marxistes ont toujours été des défenseurs critiques du darwinisme [27]. Pourtant, la Gauche communiste internationaliste a très peu élaboré sur le sujet, ou, en la matière, sur les sciences naturelles en général. Très peu de scientifiques naturalistes ont été attirés par la Gauche communiste internationaliste, et bien que beaucoup de militants de la Gauche communiste internationaliste aient étudié sérieusement les sciences naturelles, ils ont très peu publié sur le sujet. Pour les révolutionnaires, décimés après la défaite de la vague révolutionnaire 1917-1923, il fallait tirer les leçons des évènements pour préparer de nouvelles batailles à venir, et les sciences naturelles disparurent de leurs préoccupations, les priorités se situaient ailleurs. Pour sauver l’honneur de la Gauche communiste internationaliste il y eut cependant des exceptions. En 1946, Anton Pannekoek publia Anthropogenesis [28], une analyse dans une perspective marxiste et darwiniste de l’origine de l’homme [29].

Avec cette série d’articles dans Controverses nous nous efforcerons de fournir des éléments pour relancer le débat, sans conclusions arrêtées d’avance, des deux points de vue marxiste et darwiniste [30]. La Gauche communiste internationaliste ne peut pas rester silencieuse sur des sujets aussi importants que la théorie de l’évolution et des origines de l’homme. Ignorer le sujet l’amènerait à se discréditer et à semer la confusion dans ses rangs avec les théories à la mode du jour [31]. Cette tâche est d’autant plus urgente qu’une nouvelle génération intéressée par les positions de la Gauche communiste internationaliste reprend la question et ne peut plus se satisfaire des réponses floues et faciles de la « vieille garde ». Il y a un travail à faire, pas seulement pour clarifier de façon académique, mais aussi parce que cela a des répercussions pour tout ce qui est devant nous. Y a-t-il un but dans la nature ou la société ? La vraie question n’est-elle pas ce que nous voulons en faire, comprendre comment cela fonctionne aujourd’hui ?

28 mars 2009, Vico; traduction française de l’anglais par OP.

[1Friedrich Engels, Brouillon d’un discours sur la tombe de Karl Marx, publié dans La Justice, 20 Mars 1883, traduit de l’anglais par nous. De même, dans sa préface de 1888 à l’édition anglaise du Manifeste Communiste, Engels écrivit : « Cette idée qui selon moi est appelée à marquer pour la science historique le même progrès que la théorie de Darwin pour la biologie, nous nous en étions tous deux approchés peu à peu, plusieurs années déjà avant 1845. ».

[2Marxism and Darwinism, Chapter I, voir : http://www.marxists.org; pour une traduction française, voir http://fr.internationalism.org/rint137/darwinisme_et_marxisme_anton_pannekoek.html ; attention, la première phrase de cette citation y est cependant incomplète dans cette traduction.

[3« Il était caractéristique que, presque simultanément où Kant s’attaquait à l’éternité du système solaire, en 1759, C. F. Wolff ait livré le premier assaut à la fixité des espèces et proclamé la théorie de la descendance. Mais ce qui chez lui n’était encore qu’anticipation géniale, prit forme avec Oken, Lamarck, Baer, pour s’imposer victorieusement avec Darwin cent ans plus tard, en 1859. » (Friedrich Engels, Dialectique de la nature, Introduction). Caspar Friedrich Wolff est surtout connu pour sa théorie, fondée sur une recherche empirique méticuleuse, que les embryons sont développés à partir de cellules indifférenciées plutôt qu’à partir de structures préformées. Il n’était pas le seul à mettre en question le vieux dogme spéculatif par une vérification dans les faits. Pour une courte introduction aux origines de la pensée évolutionniste et pour plus de références, voir par exemple History of evolutionary thought, http://en.wikipedia.org.

[4Combien il était difficile d’accepter une telle idée s’exprima trente ans plus tard : « Enfin quelques rayons de lumière ont percé et je suis à peu près convaincu (tout à l’opposé de mon opinion première) que les espèces ne sont pas immuables (ce qui est comme avouer un meurtre). » Charles Darwin, Letter to Joseph Hooker, 1842, Life and Letters, Vol. II, p. 23. On peut trouver les travaux de Darwin dans plusieurs langues à : http://darwin-online.org.uk. Les idées du grand scientifique humaniste Lamarck ont également été complètement déformées. Il est donc préférable de le lire directement : voir http://www.lamarck.cnrs.fr/

[5Ce travail fut précédé par la présentation de deux articles devant la Société linnéenne de Londres de Charles Darwin et du co-fondateur de la théorie de l’évolution, le socialiste Alfred Russel Wallace en 1858, tous les deux contenant fondamentalement la même idée, voir : Alfred Russel Wallace Page http://www.wku.edu/~smithch/index1.htm.

[6Le terme a pour ainsi dire été introduit par Herbert Spencer en 1862 après qu’il ait lu L’origine des espèces.

[7Karl Marx, Thèses sur Feuerbach, 1845, publiées pour la première fois en 1888.

[8Karl Marx, Le Capital, Tome I, 1867, Préface à la première édition allemande, traduit de l’anglais par nous.

[9Marxisme et Darwinisme a été publié en allemand et néerlandais (1909), estonien (1910), anglais (1912), ukrainien (1919), espagnol (1937) et roumain (1945). Comme Anton Pannekoek donne très peu de références explicites à ses prédécesseurs marxistes, nous citerons plus exhaustivement ceux-ci, afin d’aider à reconstituer où en étaient les marxistes avant l’ère des déformations staliniennes de leurs positions. Un siècle plus tard, ce travail a besoin d’être réactualisé et ne peut certainement pas être considéré être le dernier mot de la pensée marxiste sur le sujet.

[10Ainsi Ernst Haeckel écrivait : « Le darwinisme, ‘la théorie de la sélection’, est, pour un critique sans préjugés, un principe aristocratique, consistant en la survie du plus fort. » (Cité par August Bebel, La théorie darwinienne et le socialisme, 1899). Comme nous le verrons Charles Darwin était d’un avis très différent.

[11Rudolf Virchow, qui s’opposait au « monisme » anticlérical des matérialistes de son époque, et faisant allusion à la Commune de Paris, disait en 1877 : « Attention à cette théorie, car cette théorie est très proche de la théorie qui a provoqué tant de terreur chez notre voisin. » (50ème congrès des scientifiques naturalistes et docteurs en médecine allemands, 22 Septembre 1877, cité par Anton Pannekoek, Marxisme et Darwinisme, chapitre Darwinisme contre Socialisme). Charles Darwin faisait la remarque : « Quelle idée stupide que celle qui semble prévaloir en Allemagne sur le lien entre Socialisme et Evolution par la Sélection Naturelle. » (Charles Darwin au Dr Scherzer, 26 décembre 1879, dans The Life and Letters of Charles Darwin, Including an Autobiographical Chapter, 1887, Vol. 3, p. 236-237), traduit de l’anglais par nous.

[12Ronald Reagan, lors de la campagne au moment de sa victoire aux élections présidentielles américaines en 1980 pouvait même sérieusement (?) affirmer : « Bien, c’est une théorie, c’est seulement une théorie scientifique, et elle a été mise en question ces dernières années dans le monde scientifique et n’est pas encore admise dans la communauté scientifique pour être aussi infaillible que ce que l’on croyait ».

[13En particulier Stephen Jay Gould, Hen’s teeth and horses toes (Français : Quand les poules auront des dents : réflexions sur l’histoire naturelle), 1983, et Rocks of Ages, Science and Religion in the Fullness of Life (Et Dieu dit : « que Darwin soit » : science et religion, enfin la paix ?), 2002. On peut trouver beaucoup de matériel et un débat à : http://www.talkorigins.org.

[14Voir Richard Dawkins, The God Delusion, 2006, réputé avoir été vendu à 1,5 million d’exemplaires (http://www.richarddawkins.net/).

[15Voir Steven Rose, Richard Lewontin and Leon Kamin, Not in our Genes, 1984 ; et Steven Rose et Hilary Rose, Alas Poor Darwin: Arguments against Evolutionary Psychology, 2000. Il ne suffit pas de dénoncer la sociobiologie et la psychologie évolutionniste comme « réactionnaires », il faut aussi les juger pour leurs mérites scientifiques.

[16Un exeption clair est Elaine Morgan, Pinkers List, 2005, le tout premier livre à lire dans cette année Darwin, see http://www.elainemorgan.org/.

[17Friedrich Engels à Friedrich Albert Lange, 29 Mars 1865, traduit de l’anglais par nous. Marx, en ayant aussi clairement en tête Herbert Spencer, écrivait à Ludwig Kugelmann, le 27 Juin 1870 : « Herr Lange, voyez-vous, a fait une grande découverte. Toute l’histoire peut être ramenée à une seule grande loi naturelle. Cette loi naturelle (dans ce cas l’expression de Darwin ne devient rien d’autre d’une simple phrase) : la ‘lutte pour la vie’. Et le contenu de cette phrase est la loi malthusienne de la population, ou plutôt de la surpopulation. Au lieu donc d’analyser la lutte pour la vie telle qu’elle s’est manifestée historiquement dans diverses formes de société déterminées, tout ce qu’on doit faire est traduire toute lutte concrète par la phrase ‘lutte pour la vie’ et cette phrase elle-même des élucubrations malthusiennes sur la population. On doit admettre que c’est une méthode très impressionnante pour sa paresse intellectuelle et son ignorance scientifique ampoulée ». En ce qui concerne le malthusianisme, Darwin ni Wallace, autant qu’ils ont été inspirés par celui-ci pour la biologie, ne l’ont appliqué aux sociétés humaines. Voir également P. Todes, Darwin without Malthus ; The Struggle for Existence in Russian Evolutionary Thought, 1989 ; ce livre est d’importance parce qu’il fournit beaucoup de données pour mettre en perspective aussi bien les théories de l’anarchiste Pierre Kropotkine que des éléments qui contribuèrent à l’avènement de Lyssenko en Russie. Sur Pierre Kropotkine et son « mutualisme » erroné mais pas idiot, ce qu’avait déjà mis en évidence Friedrich Engels bien des années auparavant, voir également Stephen Jay Gould, Kropotkin was not a crackpot, in Bully for Brontosaurus (Français : La Foire aux dinosaures : réflexions sur l’histoire naturelle), 7, 22.

[18Voir pour commencer Stephen Jay Gould, The Mismeasure of Man, 1981 (Français : La Mal-mesure de l’homme : l’intelligence sous la toise des savants, Paris, Ramsay, 1983.

[19Sir Francis Galton, qui émit beaucoup d’hypothèses qui pouvaient sembler plausibles à l’époque, fut à l’initiative du débat « nature contre culture ». Galton rejetait la « soft inheritance » (« transmission des caractères acquis ») du lamarckisme, à la différence de Darwin lui-même par manque de bons arguments, et défendait la « hard inheritance » (« la sélection naturelle ») par la seule section, contrairement à Darwin également (voir http://galton.org).

[20Social Statics : The Man versus The State, 1851, de Herbert Spencer – avec toute sa confiance dans le progrès graduel dans la nature et la société –, fut publié bien des années avant que le livre de Darwin L’origine des espèces n’ait tendance à être considéré comme une extension du social-évolutionnisme de Herbert Spencer. En 1862, Herbert Spencer publia son First Principles of a New System of Philosophy, dans lequel, inspiré par Darwin ; il lança le très contesté slogan de la « sélection des plus aptes », qui fut ensuite copié par Charles Darwin avec réticence (Voir http://oll.libertyfund.org). A la fin de sa vie, Darwin se plaignait que, quelle qu’en soit la formulation, cela n’aurait de toute façon fait aucune différence pour ceux qui ne veulent pas comprendre.

[21Voyage of the Beagle, 1845, Chapter XXI, Mauritius to England, p. 500, traduit de l’anglais par nous.

[22Charles Darwin, The Descent of Man, 1871, Vol. II, p. 404, traduit de l’anglais par nous (ou voir la traduction en français : La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, 1999, Éditions Syllepse, Institut Charles Darwin International).

[23Charles Darwin à C. Lyell, janvier 1860, Life and Letters, Vol. II, p.262. Ce ne fut pas seulement vrai qu’à Manchester : « Hélas pour Darwin! S’il était vivant, il aurait expérimenté les désavantages de sa popularité. Les français lui octroient la paternité d’une nouvelle race de petits carnivores qui utilisent à leur avantage l’excellente invention de la lutte pour la vie, comme une excuse scientifique pour toutes sortes d’infamies. » (P. Lafargue, Darwinism on the French Stage, Time, février 1890, p. 149 et 156: http://www.marxists.org/archive/lafargue/1890/02/darwin.htm.

[24Pour deux biologistes occidentaux au moins la montée du Lyssenkoïsme a contribué à leur rupture avec le stalinisme : J.B.S. Haldane en 1950 et John Maynard Smith en 1956 ; tout deux ont contribué à la théorie de l’évolution et sont de bonnes lectures.

[25August Bebel, La femme et le socialisme, 1891, La femme dans le présent, Chapitre XIV, La lute des femmes pour l’éducation, 4, Le darwinisme et la situation sociale de la société.

[26Karl Marx, Le Capital, Tome I, Préface à la seconde édition, traduit de l’anglais par nous.

[27Voir en particulier Friedrich Engels, l’Anti-Dühring, 1878, et ses notes publiées sous le titre de Dialectique de la nature publier pour le premier fois aussi tard que 1925 en russe et en allemand, et en français seulement en 1952 ; l’article inachevé mais fondamental sur Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme, avec le fameux ‘raccourci lamarckien’ fut publié la première fois en 1896 dans Die Neue Zeit.

[28Publié en néerlandais (1945), anglais (1953) et esperanto (1978) ; cet effort nécessite d’être poursuivi.

[29Il y a beaucoup d’autres textes d’Anton Pannekoek sur le sujet, par exemple Science de la nature et société, publié en néerlandais (1946) et en français (1969).

[30Pour relancer le débat, il semble d’abord nécessaire de republier les travaux cités, et de préparer plus de traductions pour ouvrir le débat internationalement. Pour la publication, Marxisme et Darwinisme et Anthropogenèse seront réédités en anglais et en néerlandais sur le site de Controverses, avec de nouvelles références et notes explicatives, et de nouvelles traductions en français sont en préparation. Pour d’autres traductions, nous lançons un appel à nos lecteurs pour nous aider à rendre disponibles les textes dans d’autres langues, soit en publiant des traductions existantes ou en en faisant de nouvelles.

[31En particulier : le matérialisme vulgaire de travaux comme ceux de António Rosa Damásio et de beaucoup d’autres neurologistes, qui écrivent encore dans la bonne vieille tradition « moniste » libérale, athées et réductionniste comme ‘Herr’ Karl Vogt, Ludwig Büchner et Jakob Moleschott. C’est en 1854 que Karl Vogt écrivit : « Le cerveau sécrète la pensée comme l’estomac secrète le suc gastrique, le foie la bile, et les reins l’urine. » Même s’il est toujours intéressant d’en savoir plus sur comment notre cerveau fonctionne, il est aussi important de se rappeler que nous pensons, et que nos cerveaux ne fabriquent pas notre pensée pour nous. Nous aborderons aussi le renouveau de popularité du courant vitaliste de la psychanalyse de Sigmund Freud dans une série qui commencera dans le prochain numéro de Controverses.