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Lafif Lakhdar (Al-’Afif Al-Akhdar) العفيف الأخضر

 

 

Né le 6 février 1934 à Makhtar (Tunisie) ; intellectuel arabe, écrivain, philosophe et rationaliste, militant en Algérie au Moyen-Orient et en France. Surnommé le « Spinoza arabe ». Décédé à Paris le 26 juillet 2013.

Lafif Lakhdar est né le 6 février 1934 à Makhtar dans une famille de paysans pauvres du nord-ouest de la Tunisie. Sur les 9 enfants de sa famille, seuls deux survécurent. Il étudia dans une madrasa, qu’il quitta pour entrer à l’université religieuse Zitouna de Tunis. La rupture avec la religion fut rapide. Selon ses termes, « la pauvreté l’avait rendu socialiste ». Devenu avocat en 1957 il exerça quatre ans, se concentrant sur la défense des opposants politiques au régime de Bourguiba. Il dut quitter la Tunisie en 1961, d’abord pour la France, puis l’Algérie où avec d’autres intellectuels marxistes ou marxisants il fut – comme Michel Raptis (Pablo) – un des conseillers de Ben Bella.

Pour peu de temps, car dès 1965, il migra vers le Moyen-Orient, et entra en contact avec le FDLP (Front démocratique de libération de la Palestine) de Nayef Hawatmeh à Amman. Comme son ami tunisien le situationniste Mustapha Khayati, la rupture avec le milieu « guérilleriste » palestinien fut rapide dès 1969-70. Il vécut alors à Beyrouth, défendant des positions socialistes marxistes débarrassées de tout carcan religieux. Il scandalisa en affirmant que le Liban était un « pays de chrétiens et musulmans athées », de libre pensée et devait le rester dans « un monde arabe stupide et tyrannique ». Il condamna tous les camps lors de la longue guerre civile qui ensanglanta le Liban.

En mai 1976, avec Mustafa Khayati, et d’autres intellectuels arabes et israéliens [Emir Harbi (fils de Mohammed Harbi), Eli Lobel, Moshé Machover, Mikhal Marouane], il est signataire d’une « Adresse aux prolétaires et aux jeunes révolutionnaires arabes et israéliens contre la guerre et pour la révolution prolétarienne », insérée dans la revue Khamsin, publiée en français par François Maspéro de 1975 à 1977, à Paris, puis à Londres en anglais. Cette adresse se terminait par un vibrant appel à une révolution prolétarienne dans tout le Moyen Orient : « … le seul programme digne du prolétariat arabe et israélien et leurs alliés est celui de la destruction de l’ordre capitaliste et la construction, sur ses ruines, d’une société révolutionnaire où la totale libération de chacun est la condition de la totale libération de tous  ».

Depuis 1979 il vit en France, à Paris, en qualité de journaliste et d’écrivain, se définissant comme « socialiste » et « laïc », « internationaliste », qualifié par d’autres de « réformiste arabe ».

Vivant entre Paris et le monde arabe, il a donné des cycles de conférences au Caire et à Beyrouth, se concentrant sur la critique de la pensée islamique traditionnelle. Après 2001, il a défendu l’idée que la « pensée » fondamentaliste allait décliner. Il est connu dans tout le Moyen Orient (y inclus en Israël, où il est considéré comme le « Spinoza arabe ». A travers ses interviews sur les chaînes satellitaires arabes, il s’est proclamé un inébranlable partisan d’une laïcité éclairée, non antireligieuse, et adversaire de tout fanatisme et fondamentalisme. Ses articles sont publiés dans de nombreux journaux comme Al-Hayat, Al-Quds Al-Arabi et sur la revue en ligne Elaph (http://www.elaph.com)

En octobre 2004, il a corédigé, avec de nombreux écrivains arabes libéraux un Manifeste publié sur Internet (www.elaph.com ; www.metransparent.com) demandant à l’ONU d’établir un tribunal international visant à poursuivre les terroristes, organisations ou institutions incitant au terrorisme.

Plusieurs fois, il a été accusé d’« apostasie » par ses adversaires fondamentalistes, bien qu’il soulignât qu’il était partisan d’une laïcité coexistant en harmonie avec un islam entrant dans la sphère privée de chacun.

Avec le philosophe Mohammed Arkoun (1928-2010), il avait participé depuis 2009 au programme Aladin de l’UNESCO, un « programme éducatif et culturel » lancé sous le patronage de l’UNESCO, de Jacques Chirac et de Simone Veil. Son objectif consistait à traduire des ouvrages relatifs à la tragédie de la « Shoah » et à diffuser des documents de base sur son histoire, en arabe, farsi et turc.

Lafif Lakhdar est mort des suites d’un cancer à Paris le 26 juillet 2013. Conformément à sa volonté, son corps a été incinéré le 31 juillet « dans la stricte intimité ».

Ph. B.

 

 

Sources

Mustafa Khayati, Lafif Ladhdar, Emir Harbi, Eli Lobel, Mikhal Marouane, et alii : « Adresse aux prolétaires et aux jeunes révolutionnaires arabes et israéliens contre la guerre et pour la révolution, prolétarienne », supplément de 12 pages en français à Khamsin. Revue des socialistes révolutionnaires du Proche-Orient, n° 3, Paris, mai 1976.

Shaker Al-Nabulsi, The Devil’s Advocate : A Study of Al-Afif Al-Akhdar’s Thought, Beyrouth, Arab Institute for Research & Publishing, 2005.

Aluma Dankowitz, „Tunisian Reformist Thinker [Lafif Lakhdar] : Secularism is vital for the future of the Arab and Muslim World“, mai 2005. http://www.memri.org/report/en/0/0/0/0/0/137/1378.htm

Herald Tribune (17 mars 2006), „The Arab Spinoza“ (republié par Haaretz, 8 avril 2011).

Menahem Milson, « Lafif Lakhdar : A European Muslim Reformist », 2007, The Middle East Media Research Institute (MEMRI) http://www.memri.org/report/en/0/0/0/0/0/137/1807.htm

Interventions de Latif Lakhdar diffusées par youtube :
http://www.youtube.com/watch?v=2ApnHiKjWm8 (Al Jazira, 2002, « Le penseur Latif Lakhdar débat sur le ‘djihad’ et la Palestine ») (en arabe).

Le Monde du jeudi premier août 2013, disparitions.

 

 

Œuvre

Positionnement sur la religion (en arabe), Dar al-Tali’a, Beyrouth, 1972.

L’organisation moderne, Dar Al-Tali’a, Beyrouth, 1972.
Préface au livre de Mohamed Abd El Motaleb Al Houni, L’impasse arabe. Les Arabes face à la nouvelle stratégie américaine, Paris, L’Harmattan, 2004.

« Moving from Salafi to rationalist education », The Middle East Review of International Affairs, vol. 9, n° 1, mars 2005.

Textes de Lafif Lakhdar sur son propre site web (en arabe) : http://www.ahewar.org/m.asp?i=37